Prédications Protestantes dans les Alpes du sud 

DIMANCHE 25 JUILLET 2021

Temple de Trescléoux (05700)

Lectures du Jour :

2 Rois 4, 38-44

Jean 6, 1-15 (Voir méditation du 29-juil-12)

Éphésiens 4, 1-4 (Voir méditation du 29-juil-18)

Changer d’herbage…

Frères et sœurs, je vous propose ce matin, une méditation sur ce texte du second livre des rois, une anecdote plus actuelle qu’il n’y paraît.

Élisée était le successeur d’Élie, et il était prophète dans le royaume du Nord, avant la chute de la Samarie en -722. Notre passage le retrouve à Guilgal, un Lieu-Saint parmi d’autres dans les monts de Samarie, au cours d’une famine qui durera 7 ans. Là il enseigne de jeunes futurs prophètes, des « fils de bonne famille », mais la nourriture est réduite à un bouillon très clair dans une grande marmite.

A première lecture, ce texte pourrait relever de l’anecdote, une histoire somme toute banale d’intoxication alimentaire, qui n’a d’ailleurs fait l’objet que de très rares méditations.

Mais on peut aussi lire la première partie comme une mise en garde, et la seconde comme un signe. Comment cela ?

La routine

Ces jeunes gens devaient trouver leur emploi du temps bien terne, à écouter le maître, puis prendre des repas réduits à leur plus simple expression.

Certains se lassèrent même de cette routine, de ces séances de travail avec le maître, au cours desquelles ils avaient l’impression de ressasser toujours le même enseignement.

L’un d’entre eux prend même la décision d’aller voir ailleurs, explorer d’autres territoires, voir et entendre autre chose que les sempiternels discours du maître Élisée. Mais il ne va pas n’importe où, il se rend dans une vigne sauvage (1) (v.39),

Et ce qu’il découvre est formidable, des idées, des modes de vie qu’il n’aurait même pas imaginés. Il est tellement enthousiaste qu’il ramène à Guilgal, ces idées nouvelles au goût très sucré. Ses compagnons ont hâte d’y goûter, alors on jette ces coloquintes sauvages (2) dans l’insipide bouillon d’Élisée, sans savoir qu’il s’agit en réalité d’un poison.

Lorsqu’ils s’en aperçoivent ils appellent le maître au secours, mais ce serait déjà trop tard, si Élisée ne jetait dans la marmite, une farine salvatrice, tout en disant à un serviteur « sers ces gens et qu’ils en mangent ».

Instruction qui sera formulée trois fois dans notre lecture, car dans le même temps un garçon arrive de Baal-Shalisha, un lieu où l’on adore le dieu Baal, un païen (3) , donc, qui apporte quelques épis de blé de la nouvelle récolte qui vont nourrir une centaine de personnes et il en restera !! On peut saluer, à travers ce blé surabondant de la nouvelle récolte, cette annonce prophétique de la venue du Sauveur qui 8 siècles plus tard dira : Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif. (Jean 6,35)

Allons-nous en rester à la lecture de ce texte comme un ordinaire fait divers qui se termine bien, ou allons-nous le découvrir comme une parabole, car cette histoire de coloquintes toxiques en cache un autre.

Il s’agit ni plus ni moins que de notre propre histoire : Ne sommes-nous pas lassés parfois de nous entendre rappeler trop souvent que nous ne sommes que des créatures, redevables de notre vie devant Le créateur, qui de surcroît nous impose la responsabilité de nos contemporains, dont nous sommes redevables devant Lui, et que nous devons appeler nos « prochains ». Ces contemporains qui souffrent de famine, sevrés qu’ils sont de nourriture, non pas alimentaire mais spirituelle et morale.

La pensée dominante

Alors, plutôt que d’accepter cette mission que Jésus nous a confiée, ils sont de plus en plus nombreux parmi nous, ceux qui rejoignent nos contemporains dans l’herbage d’à côté où l’herbe si grasse a elle aussi un goût sucré. Et ils entrent dans la danse des Hédonistes, Épicuriens, Libertariens de tout poil, dont le mot d’ordre, Carpe Diem (4) , est si séduisant : Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain ! Mais cette course au plaisir immédiat, pour soi-même, sans limite, ressemble fort à une fuite en avant dans le déni de notre finitude qui nous fait tellement peur.

Et depuis quelques décennies, la technique, la science, associées dans les biotechnologies, poursuivant leurs recherches sans boussole, semblent autoriser l’homme à repousser cette limite (5) . Jusqu’où ira-t-il ?

Profitant de chaque jour, l’un après l’autre, sans perspective de long terme, dans des parcours individuels partant dans toutes les directions, au gré des modes et des pensées dominantes du moment complaisamment relayées par les médias, on cherche en vain un chemin collectif jalonné par des balises (6) qui en constitueraient une éthique commune, génératrice d’un sentiment d’appartenance à une communauté (7) .

Quelle éthique ?

Or, débat après débat, polémique après polémique, on s’aperçoit que cette éthique-là est une éthique à géométrie variable, que le Comité Consultatif National d'Ethique-CCNE (8) s’épuise à essayer de suivre, avis après avis, alors que c’est lui qui devrait fixer les balises à suivre et les lignes rouges à ne pas franchir.

Son rôle devrait être en effet d’encadrer les progrès de la science et de la médecine pour en éviter les dérives, car chaque fois que l’on repousse cette limite, certains droits fondamentaux sont attaqués et la protection des plus fragiles diminue.

Alors, serons-nous contraints nous aussi de monter dans ce train-fou, d’aller voir dans l’herbage d’à côté, consommer ces coloquintes toxiques ? Si l’on en croit la « loi de Gabor » (9), il semblerait que oui car « tout ce qui est faisable, se fera ».

Mais il reste un espoir : Il y a 28 siècles, Élisée nous proposait déjà un antidote : le premier blé de la nouvelle moisson qui devait être consacré à Dieu servira à fabriquer le Pain de Vie : Jésus, ce Pain de Vie offert (10) à quiconque s’approchera pour le recevoir. Tous, sans exception, sans exclusion d’aucune sorte, sont invités, ils seront rassasiés et il en restera (11) (v.44), ce que Paul confirmera plus tard dans sa lettre aux Romains : là où le péché a abondé, la grâce a surabondé (Romains 5, 20).

Notre finitude

Fils Éternel du Dieu vivant (12) , Jésus montre l’exemple d’un Dieu qui renonce à sa puissance pour partager notre condition humaine. Il avait à sa disposition l’éternité et l’infini, sans aucune limite, mais il a voulu partager avec l’humanité sa finitude (13) , bornée par une naissance, mystère de la vie donnée, que l’Homme prétend domestiquer, et une mort, la limite ultime que l’Homme cherche à repousser.

Ce que nos jeunes gens ont fui en quittant Élisée, ce sont justement cette limite, cette finitude qu’on leur rappelle chaque jour, et qu’ils rejettent. Ces coloquintes sauvages jouent le rôle de l’arbre de la connaissance : Mangez-en, vous serez comme des dieux (14) , mais en les consommant vous absorberez aussi leur poison.

Cette petite parabole perdue dans les milliers de pages de la Bible, passerait presque inaperçue. Pourtant, elle nous fait revisiter les grands mythes qui de Prométhée à Faust racontent la même histoire : Surpasser ses limites, surmonter sa finitude, devenir comme des dieux : la créature devenant créatrice.

Grâce à ses découvertes, la technoscience donne des fruits au goût sucré, mais bientôt vient l’amertume annonciatrice de mort.

Voici donc l’alternative : Tant que les humains rêveront de dépasser leurs limites et de nier leur finitude (15) , ils continueront de s’abaisser dans l’échelle de l’Humanité (16) , mais à partir du moment où cette limite, cette finitude est acceptée, s’ouvre paradoxalement une voie divine pour l’Homme, un chemin qui au-delà de la mort le conduira à l’éternité.

Rester fermes

Alors, la question est de savoir si, confiants en la prière de Jésus à son Père (17) , nous irons « dans le monde », pour lui faire connaître ce Pain de Vie annoncé par Élisée, source de notre libération et de notre réconciliation avec Notre Dieu, prérequis nécessaire à des relations durables, apaisées et fraternelles entre des hommes et des femmes « nés de nouveau », ou si, une fois immergés dans le monde nous allons adapter le discours de l’Église aux caprices et aux désirs du moment, pour être « en phase » avec ce monde, plein de coloquintes toxiques.

Alors réécoutons Paul nous dire :

Prenez donc garde en toute circonstance, de vous conduire avec circonspection (18) ,

Ne vous conformez pas au monde présent (19) .

Amen !

François PUJOL


1. Dans l’Ancien comme dans le Nouveaux testament, la vigne désigne symboliquement le peuple Hébreu (voir les paraboles de Jésus). La vigne sauvage, c’est donc la partie du peuple hébreu qui a abandonné Dieu, préférant vivre selon « sa propre nature » (Romains 8, 13).

2. Les coloquintes sauvages constituent un puissant laxatif.

3. Encore un païen qui sauve des juifs, bien avant Cyrus II et son édit en -538 (Esdras 1.1-11)

4. Injonction d’Horace, Poète latin (-65, -8), presque contemporain de Jésus (et de Paul).

5. « La reconnaissance de notre finitude, et son acceptation, est la condition même pour que l’homme soit Homme. Et maintenant, il est justement appelé à l’être plus encore en décidant par lui-même de la limite qu’il va poser à sa lutte contre la finitude » (Jacques Ellul-Les combats de la liberté).

6. Ces balises qui depuis la nuit des temps constituent un corpus moral, une sagesse transmise de génération en génération, constituent notre héritage anthropologique.

7. Ce que d’autres appellent « la cohésion sociale ».

8. France Quéré, qui en fut membre de de 1983 jusqu’à sa mort prématurée en 1995 (à 58 ans), écrivait :"le droit est écrit pour mettre de la clarté dans les faits, et de la hiérarchie entre les valeurs » Elle disait aussi : En qualifiant de moral ce que l'homme conquiert par son génie, et de légitimes les tentations qui le traversent, on confond la notion de possible avec celle de valable, comme si l'unique critère de moralité était la performance créatrice de l'homme ou les besoins de son imagination. (Présence d’une Parole, recueil posthume de 4 conférences * Les Bergers et les Mages * 1997)

9. Dennis Gabor (1900-1978), prix Nobel de physique en 1971 « C'est sa propre vitesse qui fait progresser la technique et ceci pour deux raisons : la première est qu'il faut entretenir les industries traditionnelles. La seconde n'est autre que la loi fondamentale de la société technicienne : « ce qui peut être fait techniquement le sera nécessairement »

10. Le texte de Jean proposé à notre lecture ce matin, est appelé généralement « la multiplication des pains ». Or aucune des narrations des évangélistes ((Matthieu 14, 14-21 et 15, 32-38 ; Marc 6, 35-44 et 8, 1-9 ; Luc 9, 12-17 ; Jean 6, 5-13), ne parle de multiplication mais de partage.

11. Jean 6, 12

12. Voir le prologue de Jean (Jean 1, 1-14). Voir également la controverse Calvin vs Miguel Servet.

13. Voir l’hymne aux Philippiens (Philippiens 2)

14. Genèse 3, 5

15. Cette conquête spatiale qui se commercialise, n’est-elle pas une autre façon, illusoire, de nier cette finitude, en pénétrant ne serait-ce que quelques minutes dans l’infini, en quittant cette planète, à propos de laquelle Jacques Ellul disait : « Il faut poser comme principe, comme limite absolue, que l’on ne peut pas continuer une croissance infinie dans un milieu fini » ?

16. Voir de Marcel Légaut « L'homme à la recherche de son humanité », Aubier, 1971

17. Dans la prière sacerdotale « Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal » (Jean 17, 15).

18. Lettre aux Ephésiens 5, 15 (version L. Segond)

19. Lettre aux Romains 12, 2

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