Prédications Protestantes dans les Alpes du sud 

DIMANCHE 10 OCTOBRE 2021

Temple de Trescléoux (05700)

Lectures du Jour :

Amos 6, 1-7

Éphésiens 3-14

Marc 6, 30-34

La confrérie des avachis ! (1)

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Au cours du mois de Juillet, une de nos lectures dominicales nous proposait un texte du prophète Amos. Comme nous risquons de ne pas le retrouver d’ici quelque temps (2) , je vous propose ce matin une rencontre avec Amos, qui se cache au milieu de ces 12 petits prophètes (3) qui clôturent notre A.T.

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Amos est un prophète très ancien : 8 siècles avant JC, sous les règnes de Jéroboam II en Samarie et Ozias en Judée. Ces deux rois règneront quarante années, pratiquement en même temps (4) !

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Amos possède deux particularités :

* Ce n’est pas un fils de prophète, ni un membre d’une famille proche du pouvoir. C’est un paysan au langage précis, qui annonce ce qu’il doit annoncer, sans fioritures.

* Mais surtout, c’est un judéen, né dans le petit royaume de Juda, que Dieu envoie prophétiser dans le royaume du Nord, qui était à cette époque, le grand royaume des 10 tribus.

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Un seul Peuple

Ce dernier point est d’une importance capitale pour la suite de l’histoire du Peuple Hébreu, car il indique que pour Dieu, son Peuple est UN car l’alliance qu’il a scellée précède la scission des fils de Salomon, symptôme des errances des hommes. Les Samaritains sont donc bénéficiaires des promesses comprises dans l’Alliance, ce que Jésus confirmera avec la Samaritaine, à Sichem (5) . Mais ils sont également concernés par ses exigences.

Aujourd’hui, c’est nous, qui malgré et au-delà de nos divisions en de multiples chapelles, formons un seul Peuple, frères en Christ, même si nous l’oublions régulièrement.

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Aller en terre étrangère

Cet envoi par le Seigneur d’un Judéen en Samarie, évoque celle d’Élie envoyé à Sarepta en Phénicie, ou Jonas envoyé à Ninive l’Assyrienne (6) , où chaque fois ces prophètes envoyés loin de leur zone de confort seront plus disponibles pour servir Dieu en toute circonstance. Il me rappelle aussi cette histoire d’un pasteur en Allemagne de l’Ouest, Horst Kasner, que sa hiérarchie envoie en RDA (7) pour soutenir ses frères protestants, dont les Églises (luthériennes, réformées et unies), bien que majoritaires en RDA étaient dans une situation très difficile, obligées de dialoguer avec le pouvoir qui les contrôlait.

La religion étant considérée comme le « premier ennemi » de l'État socialiste, la famille est d'abord étroitement surveillée, l’épouse de Horst est interdite d’exercer son métier de professeur. Il doit donc donner des gages (8) au Pouvoir, et ce sera sa fille qui les donnera en devenant une élève modèle du système scolaire Est-Allemand, où elle deviendra docteur en chimie quantique, bien que la STASI note dans son dossier des « dérives politico-idéologiques ».

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Dans cette grisaille survient un éclat de lumière le 9 Novembre 1989 avec la chute du mur de Berlin, grâce en grande partie à l’action souterraine des églises, notamment celles de Leipzig, Dresde et Berlin-Est, qui seront le « fer de lance » du mouvement de contestation. La réunification suit en 1990 (9) à laquelle Angela participera activement, et on connait la suite, jusqu’en 2015 où l’Allemagne décide d’accueillir 1 million de réfugiés, sur l’initiative d’Angela, comme poussée par une injonction transcendante. Avec cette phrase devenue célèbre Nous y arriverons ("Wir schaffen das"), elle déclenchera un large mouvement de solidarité qui s’inscrit dans l’idée de culture de bienvenue. Elle ajoutait récemment "Si c’était à refaire, je prendrais les mêmes décisions. S'il faut s'excuser lorsque l'on fait preuve d'humanité pour régler des situations d’urgence, alors ce pays n'est plus mon pays" (10).

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Voilà des signes qui peuvent renouveler notre espérance et notre confiance que la lumière peut poindre, même dans les coins les plus sombres (11), même si elle prend quelques chemins détournés, lorsque l’on se tient à l’écoute de Notre Seigneur.

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Jéroboam n’était pas du tout dans ces dispositions d’esprit. Il était même très content de lui, ayant repris des territoires à l’Est du Jourdain, perdus 1 siècle plus tôt par Jéhu. S’ensuit une période de prospérité économique propice à la constitution de grandes fortunes où l’on construit des maisons d'ivoire, dans lesquelles on festoie somptueusement. Ces fortunes se sont constituées en foulant aux pieds d’autres Israélites moins chanceux, exploités, opprimés, maltraités. Ces riches qu’Amos traite d’avachis (6, 7) vivent dans la luxure, et leur prospérité se nourrit de l’injustice, et du dépouillement de leurs frères par des jugements iniques. Ils ont trahi l’Alliance entre YHWH et Israël, fondée sur l'obéissance à la Torah dont les deux piliers sont la justice et l'amour. L'amour, qui seul tempèrera la rigueur du jugement.

Mais peu importe, pensent-ils, les temples qu’ils érigent (12) , les cultes qu’ils célèbrent, les psaumes qu’ils chantent, seront agréables à Dieu, et cela suffira.

Amos va les faire « déchanter », car pour lui, ou bien l’on vit ce que l’on chante, ou bien l’on se tait (5, 13).

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Un monde injuste par nature

Mais les Samaritains et les Judéens ne sont pas les seules cibles d’Amos. C’est à l’ensemble des nations du Moyen Orient de l’époque que s’adressent ses oracles. Toutes ces nations (13) qui vivent selon le même modèle : la prospérité relative de la région s’accompagne partout d’un creusement des inégalités et de la production d’une grande misère au mépris de la dignité humaine.

Le seul caractère aggravant pour Juda et Israël est qu’ils forment le Peuple élu (3,1).

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Les mêmes causes produisant les mêmes effets, aujourd’hui nous retrouvons, suite aux crises récentes, ce même paradoxe apparent dont l’origine peut être résumée ainsi, selon la formule de Montesquieu : C’est une expérience éternelle que tout homme détenant une parcelle de pouvoir, a la tentation d’en abuser (14) . Mais il ajoute Il en va ainsi jusqu'à ce qu'il trouve sa limite (15) .

Et c’est ainsi que les crises économiques se muent en crises sociales comme nous l’a démontré en 2008 la crise des « Subprimes » et aujourd’hui la crise du Covid 19.

Après un bref instant de sidération, le remède semble tout trouvé : Faire redémarrer la machine, consommer plus, produire plus, et si la semaine ne suffit pas, le dimanche permettra de se rendre dans les nouveaux temples de la consommation !

Car il n’y a qu’une solution à la crise, nous dit-on, c’est la croissance, l’augmentation de la productivité, des richesses et du profit. Et effectivement, ça marche ! Les milliardaires français ont retrouvé leur niveau de fortune d’avant crise, ils ont gagné près de 175 milliards d'euros en 2020 (16) . Au prix certes de quelques dégâts collatéraux : Les plus modestes devenus plus vulnérables face au risque de la maladie, un chômage accru pour les précaires, une perte de revenu surtout pour les « derniers de cordée » dont un nombre de plus en plus important connaît la précarité alimentaire en plus d’autres précarités (énergie, logement), les femmes étant les grandes perdantes du confinement qui aura aussi accentué les inégalités scolaires.

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Dans ce contexte, la seule redistribution (17) , institutionnelle ou caritative, ne saurait apporter la justice, car ces inégalités tellement criantes que plus personne ne semble les voir, révèlent un mal plus profond : celui d’une relation à Dieu dégradée, qui me fait perdre de vue que l’Autre est aussi mon frère dont je suis redevable devant Dieu.

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Le jugement, la destruction, la fin d’un monde

Amos leur/nous déclare Votre opulence injuste ne durera pas, car tout sera détruit, ce qui lui vaut d’être expulsé, renvoyé dans son pays.

Mais Dieu est miséricordieux et compatissant, lent à la colère et riche en bonté, nous dit le Psalmiste (Psaume 103, 8).

A trois reprises Amos a intercédé en faveur du Peuple (18). Dieu, qui s’est laissé infléchir, l’appelle : Abandonnez toutes vos actions mauvaises, faites-vous un cœur neuf et un esprit neuf. Pourquoi vouloir mourir, Israélites ? Moi, le Seigneur DIEU, je le déclare, je ne veux la mort de personne. Revenez donc (vers moi) et vivez ! (19) »

Mais les hommes persévérant dans leur surdité et leur aveuglement, l’oracle d’Amos va se réaliser : Jéroboam mourra par l’épée sur une terre impure et tout Israël sera déporté loin de sa terre, le petit peuple subissant une fois de plus les conséquences de l’obstination de ses dirigeants (7, 17).

Un oracle que nous ferions bien, en ces temps incertains de prendre pour nous.

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La restauration, un monde nouveau

Mais en même temps qu’il annonce cette lourde sanction, pour Amos, le jugement et la destruction qui en résulte va ouvrir la possibilité d’une ère nouvelle.

Car il ne s’agit jamais de la fin du monde mais de la fin d’un monde, subissant ce que Schumpeter (20) appelait une destruction créatrice ouvrant, c’est notre espérance, une nouvelle page, celle de cieux nouveaux et d’une terre nouvelle où la justice habitera (21).

La mort du Christ sur la croix est la terrible illustration de l’incapacité des hommes (et pas seulement des juifs) à « faire un retour sur eux-mêmes » et leur incapacité à changer de paradigme.

Au vu de l’’évolution de l’humanité depuis 2000 ans c’est chaque jour que Christ est crucifié.

Mais la résurrection du Christ nous prouve qu’un monde nouveau est aussi chaque jour possible, il n’est jamais trop tard pour « revenir à Lui » dans la reconnaissance pour la grâce qui nous est donnée. Comme Amos intercéda pour Israël, Christ a intercédé pour nous auprès du Père. La prière sacerdotale est encore à l’œuvre aujourd’hui (Jean 17).

Alors, ce demain incertain ne saurait être une menace. Désormais, dans la confiance que nous avons en sa promesse, notre avenir est entre nos mains et dans nos cœurs.

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Si le grain ne meurt, il ne peut porter du fruit (Jean 12, 24)

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Amen !

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François PUJOL

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1. Amos 6, 7, dans la traduction de la TOB.

2.  Normalement dans 3 ans.

3. Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahum, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie

4.  Jéroboam II de 787 à 747, Ozias de 781 à 740. Amos est contemporain d’un autre « petit prophète », Osée, qui de son côté mettra en garde les rois de Judée.

5. Ville de Samarie (aujourd'hui Naplouse) où Abraham se rendit depuis Ur, sur instruction du Seigneur. Le puits acquis par Jacob, fut donné à son fils Joseph dont les ossements y sont enterrés.

6. Aujourd’hui Mossoul en Irak.

7.  En 1954 la frontière était encore relativement poreuse. Il s’installera dans une petite ville du Brandebourg, qui avait accueilli de nombreux huguenots après la révocation, pour compenser les pertes de la guerre de 30 ans.

8.  Ce qui a pu générer quelques ambiguïtés, que l'on retrouvera au moment de la réunification.

9.  Le premier président de la République allemande réunifiée sera l'ancien pasteur en RDA, Joachim Gauck.

10.  Même s’il ne faut pas nier quelques difficultés et fausses notes, cette question des "migrants" n'a fait l'objet d'aucun débat lors des dernières législatives

11. Pour reprendre l’expression d’un cantique écrit par Théodore Monod.

12. Guilgal, Bethel (d’où il sera exclu, renvoyé en Judée).

13. La Syrie (Damas), les Philistins (Gaza), les Phéniciens (Tyr et Sidon), les Edomites descendants d’Esaü (Teman), les Ammonites descendants de Loth (Amman), les Moabites (Qeriyoth).

14. L’esprit des lois (1748).

15. Connaître sa limite, le seul pare-feu à la soif inextinguible de pouvoir

16. Soit deux fois le budget de l'hôpital public français.

17. Elle peut au contraire enkyster ces inégalités en effaçant leur caractère le moins soutenable.

18. Comme le firent Abraham et Moïse avant lui.

19. Ézéchiel 36, 26

20. Économiste Autrichien (1883-1950). Sa théorie explique pourquoi le capitalisme survit à toutes les crises. Nous pouvons avoir d’autres horizons.

21. 2 Pierre 3, 13

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