Prédications Protestantes dans les Alpes du sud 


                 L’ARMÉE​ DU SALUT


William Booth (1829-1912), pasteur méthodiste en poste dans les quartiers pauvres surpeuplés d'East End à Londres (très bien décrits par Jack London dans « Le peuple de l’abîme »), dans une Angleterre en pleine révolution industrielle, William Booth fonde le 7 août 1878, l'Armée du Salut pour propager la foi et lutter contre la pauvreté avec comme priorité, rendre leur dignité à ces ouvriers au-delà de la misère, en appliquant le principe des 3 S (Soupe, Savon, Salut), car dit-il, "On n'annonce pas l’Évangile à un homme qui a les pieds mouillés".

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Sa fille Catherine débarque à Paris en Février 1881 et commence l’histoire (l’aventure) de l’Armée du Salut en France, armée de sa seule foi et de sa confiance dans le Seigneur :



1881, à Paris

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« Salle comble pas de trouble. Stop. Une attention merveilleuse, puissance, conviction. Stop. Gens avides d’entendre. Stop. Louange à Dieu. »

En quelques mots télégraphiés à Londres, Catherine Booth minore la réalité de sa situation et de ses deux lieutenantes. Arrivées depuis la Grande-Bretagne à la gare du Nord le 28 février, elles affichent l’indéfectible détermination de jeunes missionnaires pour « gagner le monde à Christ ».

La France est le premier pays non anglophone, de culture latine, à accueillir l’Armée du Salut. Affublées de leur étrange uniforme, possédant mal notre langue, Catherine (Kate) Booth - 22 ans ; Adélaïde Cox - 20 ans, et Florence Soper - 19 ans, vont se lancer dans l’aventure avec une foi invincible et un indomptable courage.

La capitale qu’elles découvrent est celle de l’est parisien : La Villette, Belleville et Ménilmontant. Des quartiers populeux à dominante ouvrière, où la pauvreté matérielle est associée à la pauvreté morale, à l’alcool et à la violence. Un environnement semblable à celui de l’East End à Londres, terrain de manœuvre des pionniers salutistes.

Les soutiens promis tardent. Ce dimanche 13 mars, malade, F. Valès, le contact parisien et francophone des Booth est absent lors de la première réunion salutiste. Pendant près d’un an, il sollicitait William Booth pour venir travailler en France.

Monsieur Valès devait guider les premiers pas de Kate sur le sol parisien, et surtout on comptait sur lui pour présider cette réunion populaire au 66 rue d’Angoulême. Kate écrit :

« J’ouvris une salle à la Villette, dans un vrai coupe-gorge à ce que nous disait un gardien de la paix. C’étaient chaque soir, gros mots, tumultes, blasphèmes ; je versai bien des larmes pendant six mois. »

Au fond d’une impasse, un vaste atelier loué pour les réunions formait une salle de six cents places. Un auditoire peu rassurant les y attendait : hommes et femmes pâles, manifestement surmenés de travail, et décidés, le soir venu, à rigoler un brin. Ici et là, des mines encore plus inquiétantes, quelques voyous. Six mois, durant lesquels les jeunes officières prièrent et prêchèrent, visitèrent et travaillèrent, et cependant aucune âme n’était sauvée. Mais le désordre croissant, Louis Andrieux, préfet de police, fit fermer la salle quelques jours.

Enfin, un soir où la réunion s’annonçait encore mouvementée, Catherine obtint de pouvoir prendre la parole après avoir accepté que l’on puisse danser durant vingt minutes. À l’issue de la réunion, l’ouvrier chahuteur avec qui elle passa cet accord resta assis dans son coin. De la discussion qui en suivit, Kate compris la révolte de cet homme contre Dieu. L‘invitant à la prière, c’est elle qui pria avec ferveur pour lui, et aussi pour elle, ou plutôt pour sa mission. Elle suppliait Dieu de sauver cet homme, et ce faisant de sauver son œuvre en France.

Sa prière fut magnifiquement exaucée. L’ouvrier converti devint le plus fidèle appui de Catherine. Tout Belleville connaissait cet homme et tous savaient quel mécréant il avait été jusqu’alors. La victoire était désormais acquise.


l’Armée du salut » de Gustaf Cederström, peint à Paris en 1886

et figurant dans les collections du musée des Beaux-arts de Göteborg (Suède).

Il représente Catherine Booth annonçant l’évangile dans un bistrot parisien.

La Maréchale au quai de Valmy

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Depuis mars 1881, le trio salutiste persévère dans son action à Paris. Il est rapidement renforcé. De Londres, arrivent quelques nouvelles officières : Elizabeth Clarke, Lucy Johns, Blanche Young et Kate Patrick. Deux hommes, Herbert Booth et Arthur Clibborn, complètent le détachement.

Ces jeunes filles en chapeaux cabriolets, qui commençaient leurs réunions en jouant de la guitare ou du tambourin, et plus tard ces jeunes hommes en uniformes, ont tout d’une curiosité : tout paraît atypique et cocasse dans ce que le critique littéraire Louis Desprez décrit comme une « secte hallucinée et hallucinante ». Le regard des contemporains est aussitôt polarisé sur les originalités de l’Armée, que Guy de Maupassant présente comme une « église d’opéra-bouffe ». Il écrit : « Les meilleures farces du Palais-Royal n’atteignent pas au niveau de ce qu’on raconte de cette association religioso-militaire ».

Le spectacle original de ces jeunes gens annonçant l’Évangile dans Paris attire railleries et quolibets. Cheffe de la mission salutiste, Catherine Booth est affublée du surnom de « Maréchale ».

Elle le revendique, ce grade devient sa marque. Sa biographe, Louise de Croisilles, pourra dire : « Que l’on ne s’y trompe pas, il ne sort pas du domaine du naturel que l’Armée ait pu prendre racine aux Indes ou sous le soleil d’Afrique ; mais c’est chose incroyable qu’elle ait été acceptée à Paris, le centre même de la libre pensée et de l’incrédulité. »

Toutes ces extravagances attirent le public. Comme la salle de la rue d’Angoulême (Paris 11e) est située au fond d’une impasse mal aisée, il devient nécessaire de trouver de nouveaux locaux de réunions. À l’automne 1881, l’Armée du Salut s’installe dans une vieille fonderie, au 187 quai Valmy (Paris 10e). Sous une charpente de fer, remontée devant le canal Saint-Martin après l’exposition universelle de 1867, s’offre un vaste espace de 1.200 places. Le bâtiment présente encore les stigmates des combats de la Commune de 1871. L’aménagement de la salle nécessite beaucoup de travaux et les évangélistes se font ouvriers. Un ami de l’œuvre naissante, Louis Sautter (1825-1912, ingénieur suisse, très engagé dans les œuvres sociales protestantes), soutient financièrement l’opération.

Le dimanche 23 octobre, l’édifice accueille son public. Surmontée d’un drapeau tricolore, la façade affiche en lettres majuscules « Conférences publiques - Armée du Salut – Entrée libre et gratuite ». La porte cochère s’ouvre sur un hangar illuminé par une verrière d’atelier et par des becs de gaz. Deux poêles tempèrent les lieux. La salle est meublée de simples bancs pour l’assistance, un seul interdit s’affiche à l’entrée : Ne pas fumer. Au fond, une vaste estrade, ornée des drapeaux salutiste et français, reçoit la totalité des officiers salutistes œuvrant alors sur le continent. À la fois Salle Centrale et quartier général, le quai de Valmy devient l’épicentre de la croissance de l’Armée du Salut en France.


La salle du quai Valmy (Canal Saint Martin)

Marmite de Noël, 1927

Adversaires et défenseurs

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Autour du canal Saint-Martin, la « Maréchale » Booth et les salutistes commencent à voir les premiers fruits de leur mission. Convertis, de jeunes hommes et femmes s’enrôlent dans cette armée. Certains intègrent « l’école militaire », une formation basique de quelques semaines, à l’époque, afin de devenir officiers.

À leur tour, avec un zèle apostolique remarquable, ils propagent le message porté par En Avant ! Le journal salutiste publié à partir de 1882.

Ces jeunes gens paient de leurs personnes. Les pratiques inattendues des salutistes (uniformes, prières, chants et prédications) leur valent parfois l’hostilité des bienpensants, l’opposition des pouvoirs publics et même des réactions brutales de la foule. Les voyous leur jettent des pierres ou de la boue, leur crient les plus grossières insultes, leur promettent d’être jetés au canal. Parfois même, il y a de violentes bagarres : quai de Valmy, un cadet de vingt-un ans, Louis Jeanmonod, reçoit un tel coup de tête en pleine poitrine qu’il mourra quelques jours après. C’était en 1886 : cinq ans après l’installation de l’Armée du Salut en France.

Les salutistes s’attirent aussi l’antipathie de la presse. Ici encore le mouvement paraît bien excentrique. En 1892, Le Petit journal titre « L’Armée du Salut à Paris : désordres dans la rue » et s’interroge : « peut-on prendre au sérieux ces sortes de néophytes qui manifestent leur foi en plein boulevard, au son du tambour et de la grosse caisse, comme les saltimbanques qui font la parade pour s’attirer des spectateurs ! » Avec la caricature, l’Armée du Salut devient un élément de la culture populaire : des saynètes de cabaret, des chansons satyriques, des illustrations de presse et des romans présentent, en particulier, les soldates et les officières sous un jour peu amène.

Chez les religieux, les soutiens naturels que l’Armée pouvait attendre au sein du protestantisme sont hétérogènes. La comtesse Valérie de Gasparin, éminente protestante, n’admettra jamais ces « filles Alléluia » qu’elle appelait « des sauterelles d’Égypte ». Plus mesuré, le pasteur Léon Pillate considère que l’Armée du Salut « n’offre pas un modèle imitable en France, mais elle offre, et c’est là l’essentiel, un exemple digne d’être imité partout : celui d’un zèle superbe, d’un héroïque dévouement pour le salut des âmes. » Si elle a ses détracteurs, l’Armée ne manque pas de partisans enthousiastes qui voient, en elle, le ferment d’un réveil religieux et d’un renouveau au sein de la communauté chrétienne. Les pasteurs Théodore Monod, Auguste Rollier et Daniel Lortsch prennent chacun la plume pour prendre position en faveur du mouvement. L’avocat Élie Peyre-Courant publie un véritable plaidoyer pour les salutistes et affirme : « Procédant de l’Évangile, s’ils ne sont pas les fils de la Réforme, c’est qu’ils en sont les frères ».

Ainsi, d’abord brocardée ou observée avec méfiance, l’Armée du Salut peu à peu impose le respect et gagne ses lettres de noblesse.

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Textes de Marc Muller

Sergent Major du poste de Paris

(Avec l'aimable autorisation de la Fondation)

La Une du Petit Journal en Février 1882 :

« L’Armée du Salut à Paris, désordres dans la rue »

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L’ARMÉE DU SALUT AUJOURD'HUI :

France & Belgique


163 officiers

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1 170 soldats

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2 393 employés

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37 postes d'évangélisation

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61 établissements sociaux

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