Prédications Protestantes dans les Alpes du sud 

Dimanche 12 novembre 1922 à Montélimar

Commémoration 11 Novembre 1918

Lectures du Jour :

Michée 4, 1 à 4

1 Cor. 12, 12 à 26

Éphésiens 2 à 22

De leurs lances, ils forgeront des serpes (Michée 4-3)

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Nous sommes conviés aujourd'hui à célébrer l'anniversaire de l'armistice conclue après 4 années de luttes infiniment douloureuses. Comment ne pas nous associer, nous, Église chrétienne à cette manifestation qui rappelle le geste si longtemps attendu par lequel les armes sont enfin déposées.

Je sais bien, elles ont été déposées d'un côté par lassitude, dans la défaite, et ce jour signifie pour nous Victoire, joie de la Victoire.

Mais à la joie de la victoire se joignait la joie de la paix. La guerre était finie. Les armes ne devaient plus jouer...

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Célébrons aujourd'hui cet événement. Et quoiqu'il y ait encore aujourd'hui sur terre, parmi les hommes, des guerres et des bruits de guerres, voyons-y le prélude de ce que notre cœur de chrétien, un jour, a rêvé... Un rêve ? Non. Une espérance, une promesse. Prophètes et apôtres ont entrevu ces temps nouveaux, les nouveaux cieux et cette nouvelle terre où la justice habitera. Et par conséquent l'amour... où la mort ne sera plus ; où il n'y aura plus ni cri, ni douleur, car les premières choses auront disparu.

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De leurs lances, ils forgeront des serpes. Les armes de guerre seront remplacées par les instruments pacifiques. Un auteur écrivit naguère : le forgeron, les bras et la poitrine nus, frappait à coups redoublés ... et les étincelles volaient et faisaient dans l'atelier comme une pluie d'étoiles ; le forgeron et son aide chantaient. Je m'arrêtais, j'entrais dans l'atelier - dans un coin, un amas de lances ; chacun apportait la sienne, et le travail du forgeron fini, il s'en revenait chez lui, une serpe à la main, et la nature, et les hommes paraissaient en fête. Voyant mon étonnement, le forgeron prit la parole et dit : "Tu ne comprends pas ? Tu en es encore aux jours d'autrefois, à ces jours où l'homme était "un loup pour l'homme" et où l'ouvrier peinait à fabriquer des lances. Tu ne connais de l'histoire que les siècles sombres de lutte, de guerre... Mais aujourd'hui avec l'égoïsme, la haine, le meurtre, la guerre a cessé."

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C'est là l'idéal, c'est le rêve. Comment cet idéal sera-t-il réalisé ? Dans quel atelier cette transformation pourra-t-elle s'opérer ? Quel forgeron assez habile entreprendra cette œuvre ? Tous les hommes ont fait ce même rêve. Tous ceux d'aujourd'hui du moins. Bien rares sont ceux qui, par principe, veulent encore la guerre. On peut la subir, la tolérer comme une redoutable, comme une épouvantable nécessité, mais la plupart font tous leurs efforts pour l'éviter. Là-dessus il y a un accord presque unanime. Les moyens seuls sont différents. Trois ateliers sont actuellement en travail pour abolir la guerre et établir la paix. [Si vis pacem, para bellum] telle est la devise du premier. "Si tu veux la paix, tiens-toi prêt pour préparer la guerre" Et les fonderies, et les forges, les hauts fourneaux et les laminoirs fabriquent des canons, des obus, des fusils, des balles, des plaques blindées ; les arsenaux, les écoles, les casernes grouillent et bourdonnent sur le rythme guerrier. Par ce moyen la paix est maintenue. C'est le régime de la paix armée. Disons : c'est la paix par la peur. Il est bien vrai que devant les conséquences terribles de la guerre, on hésite, on est effrayé.

- Les campagnes dévastées, les villes saccagées, les vies humaines emportées par millions, toutes ces ruines, toute cette désolation, arrête l'ambition ou la folie des dirigeants. Mais cette paix, mérite-telle bien le nom de paix ? N'est-ce pas encore la guerre, la guerre sourde, menaçante, toujours prête à éclater ? Peut-on encore parler de repos, de tranquillité, de richesse et d'abondance quand chaque année dans chaque pays des milliards sont dépensés ; et des centaines de mille hommes enlevés à leurs foyers et à un travail productif ? Que cela soit actuellement nécessaire nous n'avons pas à le discuter ici ; mais il n'est pas interdit de dire que ce n'est pas dans cet atelier que les lances sont changées en serpes.

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Un autre atelier, moins nombreux, moins bruyant a écrit au-dessus de sa porte d'entrée : "La paix par le droit." Les ouvriers sont des hommes généreux au cœur noble. Ils trouvent ridicule et nuisible cette lutte à l'épouvante et déclarent que la sagesse oblige à reconnaître le droit de chaque nation. Ils proposent donc l'établissement d'un tribunal organisé en Société des Nations. Déjà même, cette société étant constituée, ce tribunal fonctionne dans une des capitales de l'Europe, et des cas de conflits lui sont soumis et il les tranche à la manière des tribunaux civils. Ce serait le rêve réalisé, si tous les peuples pour tous les cas voulaient se soumettre à ses décisions. Malheureusement les nations se passent volontiers de ses bons offices, et au besoin, ne tiennent nul compte de ses jugements. Ce fut l'erreur de ces grands esprits et de ces nobles cœurs de croire que la justice pouvait régner où il n'y a pas l'amour ; Ils font toujours [ils ont toujours exactement à faire] l'expérience douloureuse que la force prime le droit"

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Pénétrons alors dans le troisième atelier. À peine entrés nous nous sentons caressés par un souffle doux, léger, subtil qui nous apporte un murmure étrange "La paix, la paix par l'amour." C'est là le mot d'ordre qui d'instant en instant s'échappe des lèvres du chef d'atelier. Car ce chef d'atelier s'appelle Jésus-Christ. Ses ouvriers doivent être tous les chrétiens. "Aimez-vous les uns les autres." ordonne-t-il et d'un bout à l'autre de l'immense hall où les lances sont changées en serpes, l'écho répète : "Aimez-vous les uns les autres." Il va d'un groupe à l'autre car pour tous le travail n'est pas le même. Chacun, selon les conditions dans lesquelles il se trouve, reçoit une indication spéciale, un ordre, un plan particuliers. Il s'approche d'abord d'une équipe très nombreuse. On la reconnaît tout de suite. C'est celle des victimes. Ils sont là, tout meurtris, sans force, sans courage. On leur a enlevé terre ou maison, ou plus encore quelque être chéri. C'est comme une parcelle de leur cœur qui leur a été arrachée. Par instants, ils se redressent, un éclair traverse leur regard, une flamme de vengeance brille dans leurs yeux, l'espoir d'une revanche les secoue.

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Mais voici le chef qui s'avance : "Aimez-vous les uns les autres. Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi, mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez Fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. «Vous souffrez, vous gémissez, votre plainte monte déchirante, lamentable, on vous a fait du mal ; écoutez, vous n'êtes pas seuls à souffrir. Moi aussi, le Fils bien aimé du Père, je souffre comme vous. Je possédais en héritage un beau royaume. De par la volonté de mon Père, j'y étais le Maître incontesté.

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Dans ce royaume j'avais un pays que je chérissais entre tous, je veillais sur lui, je le soignais comme un Maître aime et soigne une vigne délicieuse. Je le donnais à cultiver et ceux à qui je l'avais loué me l'ont ravi ; ils s'en sont emparé et m'en ont dépossédé. À plusieurs reprises j'ai envoyé des serviteurs pour leur faire rendre compte, mais ils les ont pris, ils ont maltraité les uns, tué les autres. Alors, avec l'agrément de mon Père, je suis parti pour reconquérir cette terre dérobée. Et j'ai dû subir l'humiliation de cette proposition de l'usurpateur : "Si, te prosternant, tu m'adores, je te donnerai toute la terre." car je ne voulais pas les effrayer ni les provoquer par l'étalage de ma supériorité ; pour m'approcher d'eux, je me suis fait humble, pauvre, tout petit, souffrant la faim, la soif, la fatigue. Je me suis présenté débonnaire, souriant, mais leur cruauté et leur haine n'ont point désarmé devant ma candeur. Ils se sont tous levés contre moi, tous, même ceux que j'avais nourris, guéris, consolés. On vous a fait du mal, vous avez souffert injustement, mais lequel d'entre vous a souffert plus que moi, et plus injustement que moi ?

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Et pourtant j'ai dit : "Père, pardonnez-leur." Vous aussi faites de même. D'ailleurs, continue le divin chef d'atelier, quelle revanche attendez-vous ? Le pire des maux que vous avez subi, la déchirure de vos cœurs est irréparable. Mais voici. J'ai voulu prendre sur moi votre douleur, les haines, tous les abandons, toutes les tortures dont vous avez été victimes Écoutez-moi, vous qui souffrez et qui pleurez. J'ai pris sur moi votre douleur afin d'apaiser et de sécher vos larmes. Votre rancune devient bien inutile car je vous donne bien plus qu'on ne vous a pris ; vous avez perdu un petit coin de terre; mais j'ai fait votre part dans le ciel ; il vous est réservé une patrie plus grande, plus belle, meilleure où vous retrouverez tout ce qui fait la beauté de votre patrie terrestre, surtout l'amour qui vous lie les uns aux autres ; et bien au delà de ce que vous pouvez espérer en bas.

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Le Christ alors alla plus loin. Il rencontra bientôt une autre équipe, celle des favorisés ; "Aimez-vous les uns les autres " leur dit-il aussi. Et eux firent silence. Au dedans d'eux ils laissèrent parler la voix d'amour qui leur révéla ce que jamais ils n'avaient compris. Devant eux se tenait le Fils de l'Homme ; il venait au nom des victimes. Il leur apportait cette étonnante nouvelle :" Vous avez répandu le sang ; le sang appelle le sang ; Mais les victimes se déclarent satisfaites : je leur ai donné mon propre sang ; celui-là ne crie pas vengeance ; au contraire il a crié " Grâce, grâce pour tous." Ne craignez donc plus le retour à la colère de ceux que j'ai accablé, de vos ennemis ; n'aiguisez plus vos lances pour vous mettre à l'abri de leur rancune, ne préparez pas d'autres armes pour échapper à la revanche que vous craignez.

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Toute mort est effacée, pardonnée, expiée ; il suffit que vous tendiez la main à vos frères et que vous les aimiez." Et à mesure que le Christ parlait, la clarté descendait dans l'âme de ces heureux. Un jour nouveau luisait pour eux. Jusqu'alors ils avaient cru que leur devoir était de vouloir leur pays prospère, riche, grand, à l'exclusion des autres, au détriment des autres ; ils travaillaient donc à le développer, dans la défiance, dans la haine des autres, "si possible en les écrasant, en les faisant disparaître, tout au moins en les diminuant pour être en état de les dominer ; mais à cette heure ils prenaient conscience de leur erreur, en eux surgissait une idée nouvelle, celle que le Christ incarnait en lui, celle qui se retrouve au centre de l'Évangile et jusque dans ses applications les plus particulières, et qui est exprimée par ce mot nouveau : Solidarité, ou par ce mot éternellement jeune : Amour.

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L'humanité devenait pour eux une famille dont tous les membres sont indispensables à son bonheur, ou mieux encore, un corps unique dont toutes les parties sont nécessaires à la vie de l'ensemble. Ainsi s'expliquait la légitimité et la diversité des patries - car de même que dans un corps chaque membre doit être distinct des autres membres, car si le corps était oeil, où serait l'ouïe ? S'il était tout ouïe, où serait l'odorat ? Si tous étaient un seul membre, où serait le corps ? De même dans l'humanité il faut des parties diverses, des parties distinctes. Mais il s'en suivrait qu'en supprimant une de ces parties, en amoindrir une, fusse la plus petite, la plus humble, la plus pauvre, c'est nuire à l'ensemble et appauvrir l'humanité toute entière. on ne peut pas couper le plus petit doigt du pied, on ne peut pas arracher le plus petit lambeau de chair sans nuire à tout l'organisme. Tous les membres sont solidaires les uns des autres. On ne peut pas non plus faire périr des millions d'Arméniens, ou massacrer des nègres au Congo sans priver l'humanité de concours indispensables et précieux, on ne peut surtout pas le faire sans que le corps tout entier, l'humanité, ne souffre de tous ces maux.

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Le nouveau devoir qui s'impose consiste donc à aimer sa propre patrie d'un amour particulier, mais de se dégager de ce préjugé funeste que tout ce qu'il y a de bon est en elle, et tout ce qu'il y a de mauvais chez les autres. Le devoir bien compris est de vouloir son pays heureux et grand mais de travailler à son développement, non par l'anéantissement des richesses matérielles, intellectuelles et morales des autres nations, mais par leur mise en valeur, par leur appropriation aux besoins particuliers de la nation qui les emprunte aux autres. Le devoir enfin est de vouloir sa patrie grande, belle, forte surtout par la justice, par l'amour, par la piété ; c'est de la rendre digne d'être aimée, utile aux autres, toujours prête à les aider, c'est de faire d'elle une propagatrice de vie et non pas de mort en portant jusqu'aux extrémités de la terre non pas la lance ni l'épée, non pas l'alcool ni les fusils, mais la Parole de Vie, l'Évangile de Jésus-Christ.

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Pourquoi un peuple étendrait-il sa domination sur un autre peuple, pourquoi le soumettrait-il et le réduirait-il à l'esclavage ? Dieu n'a-t-il pas pris soin d'entourer chaque peuple de montagnes et de mers qui leur font des limites naturelles ? Qu'est-ce à dire sinon que nulle nation ne devrait s'étendre ni à droite ni à gauche, mais s'élever seulement en haut vers le ciel, vers le ciel, c'est à dire dans ce domaine de l'air libre où il n'y a plus de frontières naturelles parce que là règne la vérité, la justice, l'amour, ces richesses qui ne sont la possession exclusive de personne et qui appartiennent à tous ; vers le ciel parce que de là-haut l'œil n'aperçoit plus les différences extérieures qui distinguent et séparent les hommes, parce que l'oreille n'entend plus les langages divers, incompréhensibles les uns aux autres, créateurs de malentendus et de haine ; vers le ciel parce que là on ne voit plus que des hommes qui tous sont malheureux, on n'entend plus que l'immense plainte de tous les hommes confondus qui s’élève suppliante vers Dieu ; vers le ciel enfin parce du ciel descend le Fils de l'Homme, Fils de Dieu qui vient à dire à tous, de quelque couleur, de quelque langue, de quelque pays qu'il soient : "Paix sur la terre. Bienveillance parmi les hommes." Voilà ce que le chef d'atelier Jésus-Christ fit entendre à la troupe des favorisés et quand ils eurent compris ils laissèrent tomber leurs armes. Puis chacun se mit au travail et de leurs lances ils forgèrent des serpes.

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Et quand le soir fut venu, quand heureux et malheureux eurent cessé le travail, le chef les rassembla et à tous il dit ce mot : "Réconciliation."

En Jésus-Christ vous qui étiez jadis séparés, vous êtes rapprochés par le sang de Christ. Car il est votre paix, lui qui des deux n'en a fait qu'un, en abattant le mur de séparation, l'inimitié, ayant anéanti par sa chair la loi des ordonnances, afin de créer en lui-même avec les deux, un homme nouveau, en établissant la paix et de les réconcilier l'un et l'autre, en un seul corps avec Dieu par la croix, en détruisant par elle l'inimitié". "Il n'y a donc plus ni Juif ni Grec," "il n'y a plus ni esclave ni libre," "ni blanc ni noir ni jaune," "Il n'y a plus ni homme ni femme, car vous tous un en Jésus-Christ." Réconciliation !

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Avez-vous bien compris ? Non pas dans la pensée qu'il est horrible et honteux que des millions d'hommes se ruent les uns sur les autres dans l'ignorance de leurs vrais intérêts, non pas par les progrès de la civilisation, par les rapprochements que créent les nécessités de la science ou de l'industrie, par les chemins de fer, les postes et télégraphes, par toutes les conquêtes modernes, mais la réconciliation en Jésus-Christ.

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Il s'agit pour vous de devoir, en hommes à la ressemblance de Christ. De vos lances vous avez forgé des serpes. Une serpe dans vos mains ! Remarquez que, aussi pacifique que soit cet instrument c'est encore une arme, un instrument tranchant. Il doit servir à couper, à tailler, à émonder les mauvaises branches afin que l'arbre se développe et donne de bons fruits. Chacun de vous est un de ces arbres qu'il s'agit de couper, de tailler, d'émonder. Il y faut même faire une entaille par où la greffe divine sera insérée et transformera la nature même de l'arbre. Vous trouvez que je ne suis pas toujours venu apporter la paix, mais l'épée au plus profond de votre cœur. Servez-vous de cette serpe pour détruire jusqu'au fond le mauvais, et que, devenus hommes nouveaux en Jésus-Christ, vous verrez qu'l vous sera facile de vous aimer les uns les autres ?"

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Frères et sœurs, vous avez bien compris que c'est de vous qu'il s'agit, dans une certaine mesure. Cet idéal vous pouvez et devez travailler à le réaliser chacun en vous convertissant pour être et demeurer en Christ. Et Dieu fera le reste pour que la paix règne dans le monde.

Amen !

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