Prédications Protestantes dans les Alpes du sud 

Dimanche 2 Novembre 1924 à Montélimar

Fête de la Réformation

Lectures du Jour :

Psaume 68-1

2-Corinth.5, 20 et 6, 10

Romains 2, -17 à 24

"Toi qui enseignes les autres, tu ne t'enseignes pas toi-même" (Romains 2,- 21)

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Notre grand Réformateur Calvin avait l'habitude de commencer ses leçons par une invocation, toujours la même. Avec lui, en ce jour de fête de la Réformation, répétons cette prière qui doit disposer nos cœurs à recevoir les saintes influences de Dieu :

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" Le Seigneur Dieu nous donne de traiter les mystères de sa sagesse céleste de telle sorte que nous profitions vraiment en la crainte de son Saint nom, à sa gloire et à notre édification. Ainsi soit-il "

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Le péché avéré des Protestants c'est l'orgueil. Comme en ce jour de commémoration glorieuse, parfois ce sentiment atteint des proportions plus grandes que d'ordinaire, extraordinaires. Nos prétentions paraissent n'avoir plus de limites. Nous évoquons tous les grands noms de l'histoire et parmi les plus grands noms, nous nous plaisons à faire émerger ceux des nôtres.

Leur nombre et leur qualité nous permettent de faire un choix éclatant ; et quand de la gloire qui a soutenu l'hommage de plusieurs siècles, nous avons vu marqués des "Huguenots", dans un mouvement qui laisse deviner toute l'ampleur que nous donnons à ce terme, nous disons : " Ce sont nos pères ! "

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Fierté naturelle ! Mais est-ce fierté légitime ? L'Église Réformée de France à laquelle nous appartenons compte en effet une belle noblesse. Dans l'une des salles du Musée du Désert, ce monument élevé depuis quelques années au cœur des Cévennes pour maintenir intact et glorifier le souvenir des temps où il fallait lutter, souffrir et souvent mourir pour prier et servir Dieu selon sa conscience et sa foi, sont gravés sur des plaques de marbre, les noms que l'histoire a pu recueillir, de centaines et de centaines de protestants réformés, vrais héros, pure élite de ce peuple vaillant, et il en manque certainement. Tous n'ont pu passer à travers le cercle de mort obscure qui devait anéantir jusqu'à leur souvenir.

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Et dans nos contrées de la Drôme, dans ces montagnes dressées comme un mur contre l'oppression des persécuteurs, il serait aisé sans doute de retrouver, en grand nombre aussi, les noms de ceux qui furent fidèles et tenaces.

Très peu parmi tous ceux-là ont eu l'honneur de faire précéder leur nom de la particule nobiliaire par laquelle les souverains d'autrefois marquaient la valeur des meilleurs, mais tous ont porté le titre de pure noblesse supérieure à celle-là, car tous avaient le droit d'inscrire en regard de leur nom : " Fidèle à Dieu "

C'est de cela que nous tirons orgueil aujourd'hui encore. Mais avons-nous le droit de le faire ? La fierté dont nous faisons notre parure est-elle légitime ? C'est discutable, à quelques exceptions près.

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Le nom reconnu qui fut en effet adopté dès les premiers jours du mouvement hors de la catholicité romaine est celui de " Religion Réformée " et ce nom maintenu, et maintenant consacré par le temps, est tout un programme, un programme de magnifique audace, car s'il est quelque chose qui, aux yeux des peuples, paraisse intangible et immuable, c'est bien la religion (on ne réforme pas aisément une religion). un programme idéalement beau car c'était la prétention de remonter à la source pure vers ce glacier superbement élevé que seul le soleil touche de ses rayons, le soleil et ceux que la splendeur du soleil n'effraient pas mais attire depuis quatre siècles. Donc nous affichons ce programme et cette prétention sous ces deux mots " Religion Réformée. "

Mais nos adversaires ont peut-être vu clair, ont prévu que par la suite ce programme et ces prétentions seraient laissés en suspend, qui ont marqué leurs critiques en disant non sans finesse, malice et exactitude : " La religion prétendue réformée (RPR)."

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Eh ! bien, frères et sœurs pour un jour, il est bienséant de faire abandon de tout orgueil, quelque grande que soit la gloire du passé, et de nous demander si vraiment nous sommes de " Religion Réformée " ou seulement de " Prétendue Réformée ".

" Toi qui enseignes les autres ou qui prétends le faire, t'enseignes-tu toi-même ? "

Pour répondre avec quelque exactitude à cette question et en tirer des conclusions profitables à notre édification il ne faut pas craindre de nous mettre en parallèle avec ceux d'autrefois. Tant mieux si nous en sommes humiliés. L'humiliation plus que l'orgueil mène au Salut.

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Nos ancêtres les premiers huguenots furent certes des protestants, des protestataires. Mais leur protestation était de nature particulière, essentiellement religieuse. Leurs adversaires s'appliquèrent alors à en faire des esprits indisciplinés, des révolutionnaires. Leurs historiens les mieux intentionnés ont fait ressortir, avec grande justesse d'ailleurs, qu'ils étaient en quelque sorte les pères du " monde moderne. " " liberté, progrès, lumière, " ces trois mots ont été comme la devise de ces héros qu'ils ont transmise jusqu'à notre siècle. Mais ce ne fut là que la conséquence logique de prémisses plus profondes. Ce qui les caractérise vraiment, c'est leur piété.

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C'est leur piété donc qu'il nous faut considérer. C'est à leur piété que nous devons maintenant mesurer notre piété pour voir si nous sommes demeurés dans la ligne qu'ils nous ont tracée. Nul n'ignore en effet, ou ne doit ignorer, que c'est une révolte de la conscience religieuse qui partout à la fois, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en France a soulevé les mêmes revendications et les mêmes espérances. Ce n'est pas parce que le pays était trop cher ou le luxe hors de portée de tous les appétits, ce n'est pas parce que le système politique était défectueux ou le règime social insupportable à quelques exaltés que Luther, Zwingli, Calvin, préfèrent l'éloquence et la flamme de leur voix pour exprimer les soupirs de leur génération ; c'est seulement parce que leur âme était inquiète, inapaisée par les pratiques superstitieuses d'une religion formaliste, matérialiste ; bien plus, c'est parce que leur âme était indignée par les procédés et le trafic auxquels la dignité de la conscience et l'honneur de Dieu étaient soumis qu'ils se levèrent et proclamèrent l'obligation de revenir à un christianisme authentique, à une foi épurée. Ayant découvert la Bible, et dans la Bible ayant reconnu la Parole de Dieu que traditions et superstitions avaient étouffée, ils firent résonner aux oreilles du peuple le son de cette voix divine. Et le peuple, affamé et altéré de justice et de pardon, reconnut cette voix pour celle qui répondait exactement à ses aspirations. Il l'accueillit avec joie. C'est parce que au cri troublant que ne cessait de pousser la conscience : " Mon péché, mon péché, mon péché " répondit un jour la Parole inspirée : "L'homme justifié vivra de la foi," qu'une multitude osa se séparer de ce qui jusqu'à ce jour avait tenu lieu pour elle de piété mais n'avait fait que la tromper. C'est parce que tous ceux-là voulaient être sauvés et savaient bien qu'ils ne seraient pas sauvés par l'accomplissement d'œuvres soi-disant bonnes mais toujours imparfaites et encore moins par l'achat au prix d'argent « d'indulgences » (partielles ou totales suivant le sacrifice consenti) qu'ils prêtèrent une oreille attentive à la prédication nouvelle mais vraiment apostolique de la " justification par la foi ". "Vous êtes sauvés par grâce par le moyen de la foi."

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Mais je voudrais vous faire entendre tel fragment de prédication, de ces prédications qui attiraient des milliers d'auditeurs et alimentaient, édifiaient cette piété. (Jacques Saurin (Nîmes 1677 - 1730 La Haye) :

<< Voilà le devoir d'un ministre de J. Ch. ; et j'en atteste le Dieu immortel, voilà le modèle que nous voulons suivre. Nous irons jusque dans l'intérieur de vos demeures, troubler cette fausse paix dont vous jouissez. Nous irons au milieu d'une maison de deuil, parmi les larmes et les cris d'une famille éplorée, à la vue même d'un héritier avide et moins agité de la crainte de voir mourir un malade que de celle de lui voir restituer avant sa mort une partie du bien mal acquis, prêcher la restitution. Nous craindrons plus pour nos pénitents le feu de l'enfer que celui de la fièvre que nos exhortations pourraient augmenter. Nous aurons plus d'égards à la voix d'un apôtre qui veut que nous sauvions certains hommes par la frayeur, qu'aux instances d'une femme mal instruite de ses devoirs et des nôtres qui voudrait que nous calmassions une âme qu'il est nécessaire d'agiter. Et croyez-vous, mes frères, si Dieu nous donne d'exciter un trouble salutaire dans une âme, il nous donnera bien de l'apaiser. Nous saurons bien ranimer des consciences que nous aurons abattues. Quand nous aurons atterré les pécheurs, nous saurons bien les relever. Quand vous direz : misérable que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? Dieu, à toi est la justice, à moi la honte et la confusion de face ! Ô ! Éternel, si tu prends garde aux iniquités, qui est-ce qui subsistera ? Alors nous vous ferons éprouver qu'il y a une cruauté charitable, comme il y a une charité cruelle ; alors nous exercerons les fonctions les plus douces de notre ministère ; alors nous défèrerons avec des transports de joie à cet ordre du ciel : " Consolez, consolez mon peuple ! " Alors nous vous tirerons des gouffres de cet enfer dans lequel nous vous avons fait descendre par la pensée, de peur que vous n'y fassiez précipiter réellement ; alors nous bannirons la crainte de vos cœurs, après y avoir produit la charité. C'est ainsi que se concilie l'Écriture avec l'Écriture, notre ministère avec notre ministère. >>

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Tel est frères et sœurs, le langage que non seulement supportaient, mais qu'aimaient à entendre nos pères et dont la piété vivait.

Aussi cette piété née de l'assurance du Salut apportée par le Christ mort en croix et soutenue par des exhortations si élevées devait-elle s'enraciner jusqu'au fond des cœurs et nous ne sommes alors nullement étonnés d'entendre de ces huguenots poursuivis plus tard comme hérétiques, dire : " Nous n'avons plus de temples, nos pasteurs sont en exil, nous irons dans les forêts prier et chanter des psaumes. Dieu nous entendra partout."

Mais par contre, nous devons nous demander par quel phénomène étrange, par suite de quelle persécution nouvelle et sous l'effet de quelle loi plus intolérante que celles de jadis nos temples reconstruits sont devenus maintenant trop vastes. Que signifie donc le nom de " protestant " pour tant de gens qui ont reçu le baptême des mains d'un pasteur et la Sainte Cène 12 ou 15 ans plus tard, si c'est seulement pour eux un artifice, un procédé quasi-obligatoire pour se distinguer d'une autre partie de l'humanité qui porte l'étiquette de catholique romaine ?

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Nous ne pouvons nous empêcher d'être inquiets sur la signification qu'ils donnent à l'acte suprême de funérailles religieuses... si vraiment ils estiment que pareille cérémonie leur ouvre la porte des cieux ou si c'est seulement un dernier simulacre dont ils veulent affliger la souveraineté de Dieu. Mais parmi vous, frères et sœurs, parmi ceux que l'habitude ou la charité nous fait appeler " fidèles " parce qu’ils ont estimé devoir se rattacher à l'Église et assister plus ou moins régulièrement au service dominical, ne faut-il pas craindre de rencontrer encore de ceux que la qualité de "Réforme" n'a nullement transformé ? Ne sont-ils pas ici, n'est-ce pas vous qui, tout en vous prévalant de ce titre, vous contentez d'une apparence de piété, plus que de piété vivante et efficace ? N'est-ce pas vous qui disant " Nous avons la Bible", omettez de lire la Bible ; qui heureux d'entendre la prédication fidèle à l'Évangile et de voir dépeinte à vos yeux la figure Sainte du Sauveur ne pouvez vous résoudre à obéir aux douces exigences de ce Sauveur ; qui pieusement émus des exhortations vous appelant à la prière et à la communion vous retirez sans répondre à ces appels ; vous dont toute religion n'a pas encore réussi à opérer dans votre manière de vivre la moindre modification ; vous enfin qui, en dépit de la glorieuse lignée dont vous vous réclamez n'êtes pourtant que de "prétendus réformés" et ne serez jamais que cela tant que vous n'aurez pas consenti le prix (peu importe ce qu'il en coûte, plus vous mettrez le prix plus vous ressemblez aux vrais réformés) tant que vous n'aurez pas consenti, dis-je, cet acte qui est la marque du protestant authentique : la conversion du cœur et le changement de vie.

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* Ce qui m'autorise à parler ainsi, frères et sœurs, c'est que la piété de nos pères n'était pas seulement faite de sentiments, d'émotions, ou d'adhésion intellectuelle ; La preuve est dans l'héroïsme dont ils firent preuve. À la piété, ils joignaient le courage. Et c'est certainement de ce courage, de cet héroïsme que nous sommes le plus orgueilleux. Pour alimenter cet orgueil je vous rapporterai quelques traits bien choisis de cet héroïsme. Ils sont nombreux, ils fourmillent, peut-on dire, dans notre histoire protestante. Les exemples d'endurance, de ténacité, de volonté altière.

La lecture suivie de ces relations serait certainement pour la formation de l'âme des jeunes aussi bien que pour le progrès des ainés, d'un intérêt puissant mais autrement productif que celle de la lecture émolliente pour dire le moins dont trop souvent nous nourrissons notre imagination. C'est à cette lecture que je vous renvoie. Mais il ne sera pas inutile de rappeler que malgré fatigues et dangers sans savoir, sans se demander s'ils en reviendraient, ils se rendaient aux assemblées de nuit. Il est bon de réentendre cette haute prestation de Claude Brousson à Louis XIV ;

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<< Dieu nous ordonne, au nom de son fils Jésus-Christ, de nous assembler. Sa Parole est expresse sur ce point. Dieu le veut et votre Majesté ne le veut pas. À qui devons-nous obéir ? Que votre Majesté juge par elle-même.>> (Claude Brousson plaçait la majesté de Louis XIV immédiatement après celle de Dieu, mais en vérité, la noblesse du proscrit était de bien autre envergure que celle du grand roi)

Il est bon que nous nous rappelions ce qu'était cet esprit animant et soutenant le zèle des réformés, cet Esprit du Désert comme l'appelait Antoine Court et qu'il définissait ainsi : " un esprit de sanctification et de prudence, un esprit de réflexion et surtout de martyre qui apprend tous les jours à mourir, disposé courageusement à perdre la vie dans les tourments si Dieu nous y appelle."

Aussi le même pouvait-il écrire de Lausanne quand y arrivait la douloureuse nouvelle qu'un jeune pasteur arrêté, confessant sa foi, avait été attaché au gibet et que son cadavre avait été jeté à la voirie : " Cette mort, bien loin de causer quelque découragement parmi nos jeunes gens (les futurs pasteurs du désert) ne sert qu'à enflammer leur zèle. Rien n'est si beau que les sentiments qu'ils expriment et ce qu'il y a de plus digne d'admiration c'est que depuis cette mort se présentent deux nouveaux étudiants"

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Courage compréhensible, explicable, pensez-vous de la part de jeunes gens ? Mais c'étaient des jeunes filles, jeunes femmes, des mères qui étant enfermées dans la prison de la Tour de Crest ou de Constance et qui n'ayant à dire que ce petit mot "J'abjure" refusèrent de le prononcer jamais et à la liberté honteuse d'une abjuration préférait être ensevelies vivantes.

Combien plus douces sont les mœurs d'aujourd'hui, n'est-il pas vrai ? Combien plus facile l'exercice de la religion et inutile sans doute un pareil déploiement d'héroïsme ?

Oui ! Les temps ont changé. Soyons-en heureux. Aussi serait-il insensé de faire grief à quiconque de n'être pas aujourd'hui à la hauteur du courage de ceux d'autrefois.

Car il est bien vrai, n'est-ce pas ? Qu’aucun de nous, tout bien pesé, ne se reconnaît le tempérament d'un martyr. Mais à défaut d'héroïsme et pour faire figure en notre époque et satisfaire aux exigences de cette époque, ne pourrions-nous, au moins, avoir du caractère ?

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Le caractère, une volonté affermie, assurée, indestructible, une décision inébranlable c'est bien le fond de tout héroïsme. Mais ce caractère, cette volonté, cette décision ne sont pas seulement utiles, nécessaires aux jours de persécution : elles sont, oserai-je dire, plus nécessaires encore aux jours de liberté. Car ce qui risque d'amollir les âmes ce n'est pas tant l'oppression que les concessions. Oui, en vérité ; car s'il y eut des défections nombreuses obtenues par le zèle des prêtres convertisseurs associés aux dragons du roi, nombreuses aussi furent les résistances et l'on pouvait espérer alors que ceux qui avaient tenu bon aux jours mauvais résisteraient à jamais à quelque effort que ce soit. Mais non, ils ont résisté aux dragons, aux galères, à l'exil mais pour céder aujourd'hui dans la personne de leurs fils aux douceurs d'une vie facile. Ce que la prison ou l'horreur de la mort n'ont pu faire, la joie de vivre l'a fait.

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Prétendus Réformés - faux réformés sommes-nous donc si nous ressemblons à ceux qui sont incapables de tenir, ô jeunes gens devant un sourire de jeune fille ; ô jeunes filles incapables de résister à l'appel d'un jeune homme dont la foi n'est pas la vôtre ; faux réformés si, commerçants, nous trompons les clients ; si, hommes et femmes du monde nous nous laissons séduire par l'attrait d'une société plus brillante que juste et bonne, si homme d'affaires nous posons la question : " Combien cela rapporte-t-il plutôt que cette autre : cela est-il bien ? Si, en un mot, en quelque situation que nous nous trouvions nous faisons passer l'intérêt ou le plaisir avant le devoir, avant la vérité, avant la justice, même avant la bonté.

Pour être réformés, c'est aux pères qu'il faut ressembler, comme eux résister au courant général qui emporte les consciences à la dérive. Aujourd'hui comme alors il faut du courage pour n'être pas entrainé, il faut une énergie peu commune pour préférer "l'opprobre qui s'attache immanquablement à ceux qui sont de Christ" à la réputation, ou à l'argent ou au plaisir.

Mais qu'importe le prix à payer ? Il ne sera jamais trop cher pour mériter l'honneur d'être de vrais réformés.

* Aussi bien cet honneur - ou cet opprobre - (comme il plaira à chacun de l'appeler) n'est-il pas à dédaigner. C’est bien à lui que peut s'appliquer la promesse de Jésus devenue déjà une réalité. " Il n'est rien que vous perdiez ici-bas pour l'amour de moi que vous ne retrouviez au centuple déjà ici-bas et plus encore dans le siècle à venir." Ce qui, en effet, a le plus caractérisé l'action réformée, dès son origine et tant qu'elle se maintint au niveau d'elle-même, c'est la puissance d'expansion, c'est sa vitalité. N'êtes-vous pas étonnés, frères et sœurs de voir avec quelle promptitude le feu gagna l'Europe toute entière ? N'est-ce pas tout d'abord l'indice de la puissance divine la plus évidente que malgré leur petit nombre, leur petite renommée, la petite faveur en laquelle ils étaient tenus et les grandes ténèbres où l'on s'efforça de les plonger, les humbles vaudois du Moyen-âge aient réussi à passer la nuit qui les enveloppait et à faire briller la lumière qui chez eux ne s'était point éteinte ? N'est-ce pas la marque de la faveur de Dieu que partout en même temps, des âmes pieuses, des âmes audacieuses aient fait éclater avec la puissance d'un feu qui consume tout arbre mort et toute plante desséchée, la vérité religieuse, la prédication de "la justification par la foi" et aient réussi par la seule influence de la Parole à propager chez les nobles, chez les soldats, les bourgeois, les artisans, les paysans, sans excepter le meilleure partie du clergé cette vérité si longtemps retenue captive ? Et ne verrons-nous pas encore la preuve de la puissance contenue dans cette prédication et ces doctrines dans le fait que l'Église elle-même qui était l'objet de pénibles attaques a profité en une certaine mesure de la Réforme proposée. Non pas qu'elle se soit transformée du tout au tout mais en maintenant ses erreurs et superstitions , elle a modifié ses mœurs et doit ainsi à la Réforme même de vivre encore aujourd'hui au lieu d'avoir sombré comme l'eut certainement fait dans la souillure la plus basse ?

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Mais voyez ! Partout où elle a trouvé le champ libre, voyez avec quelle étonnante rapidité, et avec quelle profondeur la Réforme s'est implantée : Allemagne, Angleterre, Danemark, Suède, Norvège, Pays-Bas, Amérique, et déjà en quelques années un quart du Royaume de France qui eut tôt fait de gagner le reste de la population si la mort, la prison et l'exil ne s'y fussent opposé, voilà le bulletin de victoire que l'on pouvait communiquer en moins d'un siècle.

Mais plus encore cette extension en superficie, voyez quelle influence profonde la Réforme et tout spécialement la Réforme française a exercé sur le monde. C'est devenu une banalité de rappeler que la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de la révolution de 1789 est issue des principes bibliques adaptés par Calvin à la constitution des sociétés.

Mais voici sur le point spécial de la liberté, ce grand principe des sociétés modernes autour duquel on continue de se battre (et vous savez qui en sont les champions et quels sont-ils les adversaires actuels), voici ce que le pasteur du Désert, Rabaut St Étienne, devenu député de la Constituante et parlant au nom même de tout le peuple réformé, voici que dans le grand silence de l'assemblée, il put affirmer, réclamer et obtenir :

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<<Ce que je réclame, dit-il, ce n'est pas la tolérance, c'est la liberté. La tolérance, le support, le pardon, la clémence, idées souveraines mais qui s’appliquent de façon injuste envers les dissidents tant qu'il sera vrai que la différence de religion n'est pas un crime. La tolérance ! je demande qu'il soit proscrit à son tour - et il le sera - ce mot injuste qui ne nous présente que comme des citoyens dignes de pitié, comme des coupables auxquels on pardonne. L'erreur n'est point un crime. Celui qui la professe la prend pour la vérité, elle est la vérité pour lui ; il est obligé de la professer et nulle société, nul homme n'a le droit de le lui défendre. Ma patrie est libre et je veux oublier comme elle les maux que nous avons partagés avec elle et les maux encore plus grands dont nous avons été seuls victimes. Ce que je demande c'est qu'elle se montre digne de la liberté en la distribuant également à tous les citoyens sans distinction de rang, de naissance, de religion. Je demande donc pour tous les protestants français ce que vous demandez pour vous : l'égalité des droits, la liberté.>>

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C'est ce qui fut admis et proclamé : "Tous les citoyens sont égaux devant la loi et également admissibles »

Mais il y a loin, frères et sœurs, de la coupe aux lèvres. Toute justice n'est pas en l'homme et notre bien aimé Rabaut Saint Étienne mourra sur l’échafaud.

C'est la vieille, la très vieille, éternelle histoire ainsi racontée par l'un de ces hommes : "Malheureux que je suis... je ne fais pas le bien que je veux et je fais le mal que je ne voudrais pas... Qui me délivrera ? "

Il y a donc conflit, opposition ou tout au moins rupture permanente entre l'homme et la Loi de justice, entre l'homme et Dieu qu'il sait vouloir la justice parfaite, la Sainteté. Alors l'homme cherche de quelle façon, par quel objet, au moyen de quel sacrifice il pourra satisfaire la justice, comment il pourra compenser les déficits de sa nature corrompue : il fait appel à ses sentiments, à ses actes, il s'ingénie pour en augmenter le nombre, il s'enquiert de leur valeur, il accomplit des sacrifices, il multiplie ses œuvres bonnes, il se recommande des œuvres surérogatoires de ceux qu'il croit meilleurs que lui, il se tourmente, il se torture, il n'arrive point à la paix, ou, quand il y parvient, ce n'est que pour un temps jusqu'à ce que dans un éclair nouveau la vérité lui apparaisse et qu'il finisse par s'écrier avec angoisse : "Mon péché ! Mon péché ! " Pénitences, humiliations, sacrifices, bonnes œuvres, si tout cela n'est rien et ne sert à rien, que reste-t-il donc et que faut-il donc ? Il reste et il faut - et c'est suffisant : Jésus mort pour nos péchés et ressuscité pour notre justification.

Et devant ce fait divin de la croix sur laquelle le Christ fut cloué pour nos péchés, le croyant Réformé abandonne toute prétention à ses mérites, il croit à la faveur divine, il croit à la grâce, il croit au pardon. Et sa foi nouvelle le rassure, l'apaise, le justifie: c'est la justification par la foi. Vous étonnerez-vous, frères et sœurs, que croyant cela, voyant en Jésus-Christ le seul médiateur capable d'abolir le divorce entre Dieu et l'homme, vous étonnerez-vous que nos pères aient été saisis par Jésus-Christ, qu'ils soient livrés tout entiers, corps et âmes, à ce Sauveur qui le premier s'était livré pour eux ?

Ah ! le contraire serait étonnant. Ce serait étonnant parce qu'ils avaient la foi en ce

Salut, en ce Rédempteur, la foi en la Justice éternelle de Dieu Saint et la foi en l'amour éternel de Dieu, de Jésus-Christ. Dès lors, ils appartenaient à Jésus-Christ. Il ne leur en coûtait pas de devenir ses esclaves.

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Que notre foi, frères et sœurs gagnerait à rejoindre leur foi !

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