Prédications Protestantes dans les Alpes du sud 

DIMANCHE 05 SEPTEMBRE 2021

Temple de Trescléoux (05700)

Lectures du Jour :

Esaïe 35, 3-7

Marc 7, 31-37

Jacques 2, 1-12

Il y a 150 ans… Une religion de liberté !

Frères et sœurs, ce dimanche est un jour particulier puisque a lieu en ce moment même notre grand rassemblement annuel au musée du désert à Mialet (1).

Cette journée sera consacrée à la commémoration du 150ème anniversaire de la fondation de la Mission Populaire Évangélique. Et le hasard, s’il existe, nous fait méditer sur ce texte de Jacques où il est beaucoup question de riches et de pauvres.

Quel Jacques ?

Je ne m’attarderai pas longtemps sur l’identité du rédacteur de cette lettre (2) , qui se présente comme « Jacques serviteur de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ ». Ce serait Jacques « le Juste », frère de Jésus, qui assura la direction de l’Église de Jérusalem naissante. Il représente la mouvance des judéo-chrétiens très attachés à leurs racines juives. Le rédacteur serait plus probablement un de ses disciples affirmant ainsi sa filiation spirituelle, écrivant cette lettre dans les années 80/90 sous l’autorité posthume de Jacques (3) .

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La fin de l’âge d’or

Cette lettre s’adresse aux chrétiens d’origine juive, dispersés sur tout le bassin méditerranéen. Une cinquantaine d’années se sont écoulées depuis les premières communautés dont Luc parle, dans les Actes (4). Ah ! C’était le bon temps, au sein d’une Église unie, pratiquant la communion fraternelle et l’unanimité, d’un seul cœur et d’une seule âme, où personne ne se considérait propriétaire de ses biens, où l’argent récolté était déposé aux pieds des apôtres.

Le ton de la lettre de Jacques indique que ce temps est bien révolu. Après la mort des apôtres, le naturel des humains est bien vite revenu avec sa cohorte de bassesses (5) , de courbettes envers les puissants, de regards de haut envers les plus humbles à qui l’on consent de temps en temps une aumône.

Mais, nous dit Jacques, ce n’est pas cela que Dieu nous demande, il ne nous demande pas de faire la charité en restant dans l’entre-soi, entre gens du même monde, il nous demande de nous considérer au sein de nos communautés, comme des frères. Or un frère, on ne lui fait pas la charité, on l’accueille, on l’embrasse, on partage avec lui ce que l’on a.

Et comme ils sont juifs, il leur rappelle que la mort et la résurrection du Christ nous apporte une libération, de notre culpabilité récurrente de ne pas respecter la volonté de Dieu. Mais il ne faut pas se méprendre sur les conséquences de cette libération et mal interpréter les propos de Paul. Nous sommes justifiés par notre fois, certes, mais cette foi ne nous exonère pas de notre responsabilité envers nos frères dont nous sommes redevables devant le Seigneur.

Et Jésus est venu accomplir cette Loi, en nous indiquant que celui qui aime Dieu et qui aime son prochain, accomplit la Loi et c’est en ce sens que Jacques parle d’une loi de Liberté, ce que Saint Augustin résume ainsi : Aime Dieu et fais ce que voudras.

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Quelques siècles plus tard

Qu’en est-il quelques siècles plus tard, par exemple, dans les années 1870 au sein de nos communautés Réformées ?

Depuis la Révolution de 1789, les juifs et les protestants sont réintégrés dans le corps social, et ces derniers vivent depuis, dans le, rêve de redonner à nos coreligionnaires le rang qu’ils occupaient avant le Révocation, aidés en cela par le retour des grandes familles qui avaient émigré (6) .

L’aboutissement de cette réinsertion fut la nomination de François Guizot comme ministre puis Président du Conseil sous la monarchie de Juillet (7). Guizot, bien qu’âgé de 80 ans est une figure tutélaire du protestantisme parisien, avec Edmond de Pressensé, pasteur-député, ami de Thiers, se qualifiant lui-même de socialiste bourgeois.

Les paroisses parisiennes n’ont guère changé depuis la lettre de Jacques, les grands temples construits tout au long du 19ème siècle se trouvant essentiellement dans les beaux quartiers (8) .

L’hiver 1870 a vu Paris durement assiégée par les prussiens. L’armée française défaite à Sedan, capitule, abandonne l’alsace-Moselle et signe un armistice au lendemain duquel les prussiens entrent dans la ville, en Janvier 1871.

C’est Adolphe Thiers, autoproclamé « chef du pouvoir exécutif de la République française », qui en négociera les termes.

Mais les parisiens, qui ont beaucoup souffert durant le siège, sont opposés à la capitulation.

Le 18 mars, ils refusent l’enlèvement des canons entreposés à Montmartre. La troupe fraternise, les autorités évacuent la ville, qu’ils laissent à l’autogestion du Peuple de Paris qui instaure « la Commune » : Expérience d’une utopie qui durera 72 jours et qui réussira à promouvoir l’école gratuite et obligatoire, la séparation des Églises et de l’Etat, un moratoire sur les loyers, le plafonnement du traitement des fonctionnaires, l’abolition de la peine de mort, la création de coopératives ouvrières, la reconnaissance de l’union libre, la citoyenneté accordée aux étrangers, etc... C’était trop, trop vite, trop tôt. Cela se terminera par la funeste « semaine sanglante » du 21 au 28 Mai 1871, orchestrée par Thiers qui rumine sa revanche sur la révolution de 1848, que l’on appelait, déjà, la Sociale (9).

On évalue à 20.000 les exécutions sommaires (10), on pourchasse les communards jusque dans le cimetière du Père Lachaise où ils seront fusillés devant le mur qui deviendra les Mur des Fédérés (11). Les protestants parisiens, qu’ils soient des fidèles de Guizot ou de Pressensé sont plutôt du côté de Thiers mais surtout du côté de l’ordre, trop soucieux de ne pas perdre ce qu’ils ont mis près d’un siècle à conquérir, abrités sous le parapluie du concordat.

9 pasteurs enverront toutefois à Thiers le 27 Mai une lettre protestant, à mots couverts, contre les exécutions sommaires et les arrestations en masse (12) .

Seul Louis Nathanaël Rossel, issu d'une famille bourgeoise protestante nîmoise, colonel du Génie à Metz en 1870, exaspéré par cette capitulation de Thiers et Bazaine (13), se ralliera à la Commune, dont il sera un temps chef d’État-major.

Il sera jugé deux fois et malgré un vaste courant de protestations, il sera fusillé en Novembre 1871, à 27 ans.

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Robert McAll

Pendant que Thiers règle ses comptes, un écossais, pasteur méthodiste, débarque à Paris le 18 Aout 1871. Il est informé des évènements récents et pense pouvoir apporter un réconfort spirituel aux vaincus. C’est muni de tracts et nouveaux testaments en français, qu’il se rend dans le quartier le plus ouvrier de Paris, Belleville.

Là il est interpellé par un ouvrier qui lui dit : Nous ne voulons plus d’une religion imposée, mais si l’on nous présentait une religion de liberté et de vérité, alors nous l’écouterions.

McAll reçoit cette phrase comme un appel : il s’installe à Belleville qu’il ne quittera plus.

Le 1er janvier 1872, il ouvre une bibliothèque, il loue de simples salles de réunion, des boutiques, des cabarets, des arrière-salles de bistrots, et même une péniche car il sait qu’aucun de ces Communards ne franchirait la porte d’un édifice religieux, ce qui ne l’empêche pas de mêler action sociale et annonce de Jésus-Christ.

Il suit deux lignes de force : Une liberté absolue face aux Églises instituées et respecter les ouvriers dans leurs convictions politiques.

Le projet de McAll est simplement d’amener les ouvriers à se convertir. Par leur vie personnelle, ils témoigneront de leur conversion. Régénérés spirituellement, ils évolueront socialement, non pas en reniant leur milieu d’origine, mais en vivant autrement leur vie d’ouvrier. Il y aura un avant et un après. La rupture que représente cette conversion, se manifestera par un comportement différent.

On est en plein dans la lettre de Jacques. J’y ajouterai ce lien entre Loi de liberté (v.12) et Religion de liberté.

A sa mort, en 1893 la Mission Populaire Evangélique compte 136 salles d’évangélisation dans 37 villes différentes. La fraternité e la Belle de Mai sera ouverte à Marseille en 1880.

C’est Ruben Saillans qui succédera à Robert McAll.

Depuis, la stricte évangélisation pour la conversion personnelle et le salut individuel, dans l’esprit revivaliste du XIXème siècle a évolué vers un engagement où le religieux n’exclut pas le politique, ce qui a créé des ponts avec le mouvement du Christianisme Social.

Les activités de service vers les plus vulnérables, se sont s’élargies : lutte anti-alcoolique avec la Croix Bleue, alphabétisation, soutien scolaire, souci des immigrés avec la Cimade, chantiers d’insertion, logements sociaux, scoutisme, colonies de vacances.

La tendance n’est plus à la séparation, d’un côté ceux qui donnent, de l’autre ceux qui reçoivent, d’un côté les convertis qui désormais vont mener une vie exemplaire, de l’autre ceux qui restent dans l’ignorance. Il s’agit désormais d’immersion, de partage. C’est ensemble, toutes classes sociales confondues que l’Évangile doit être annoncé.

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En conclusion...

Alors pour conclure sur ce 150ème anniversaire, on peut dire que cette MPE nous interpelle, à plusieurs titres :

* Tout d’abord que l’énergie développée au service du Seigneur peut être d’une fécondité insoupçonnée, ce qui peut nous ouvrir des perspectives auxquelles nous ne pensions pas,

* Ensuite, sur le fonctionnement de nos communautés, où sous prétexte d’avoir externalisé nos œuvres sociales nous semblons nous en désintéresser, à preuve le budget de l’entraide protestante qui représente à peine 10% de la cible que nous versons chaque année pour le fonctionnement de notre communauté, alors que pour Pierre, la fonction principale était la diaconie.

Enfin,  je laisserai la parole à Robert McAll :

La misère, l’analphabétisme, l’alcoolisme sont autant d’obstacles à notre mission. Des actes doivent soutenir nos mots.

Et William Booth (14) Fondateur de l'Armée du Salut (15) ajoutait quelques années plus tard : "On n'annonce pas l’Évangile à un homme qui a les pieds mouillés".

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Amen !

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François PUJOL

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1. Voir son site : http://museedudesert.com/

2. Voir méditation du 02 Septembre 2018

3. Jacques a été exécuté par ordre du grand-prêtre Ananie II en 62,

4. Voir méditation du 11 Avril 2021

5. Voir la mésaventure d’Ananias et Saphira dans Actes 5.

6. En Suisse, Pays Bas, Londres.

7. Dont Adolphe Thiers fut également ministre.

8. Où se retrouve celle que l’on appellera la H.S.P, la Haute Société Protestante : Banquiers, Industriels, professions libérales.

9. « Il faudra que l’expiation soit totale » Thiers, 22 Mai 1871

10. Pour les autres c’est la condamnation à la peine capitale, la prison, la déportation en Nouvelle Calédonie (4 à 5.000, dont Louise Michel), plus 5 à 6.000 exilés. Tous resteront étroitement surveillés malgré la loi d’amnistie de 1881.

11. « La réaction commet à Paris tous les crimes, nous sommes en pleine terreur blanche » Victor Hugo, 31 Mai 1871. Mais comme l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs on en parle peu dans les manuels d’histoire.

12. André Encrevé : Les protestants et la vie politique française. De la révolution à nos jours, CNRS éditions, 2020, 29 €.

13. Il les soupçonne de préférer une abdication qui leur permettrait de restaurer un ordre moral conservateur et de fait, Bazaine capitulera sans avoir combattu.

14. Un autre pasteur méthodiste (1829-1912)

15. Sa fille débarque à Paris en Février 1881 où elle distribue des soupes de nuit. Comprend aujourd’hui 37 postes d'évangélisation, 61 établissements sociaux, avec 2 393 employés.

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