Prédications Protestantes dans les Alpes du sud 

Dimanche 04 Avril 2021

Culte de Pâques à Gap (05000)

Lectures :

Jean 20, 11-18

1 Corinthiens 15, 42-45

Ne me touche pas !

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« Allez Messieurs dames, on en profite, on en profite. Ils sont là les beaux légumes… »

On se croirait rue Carnot un samedi matin à Gap !

C’est vrai qu’il a fière allure notre Christ jardinier avec son beau chapeau, son physique d'Apollon… et puis cette bêche tout droit sortie du cabanon d’un maraîcher…

Il faut savoir que ce Christ jardinier n'est pas unique en son genre. D'autres Christs jardiniers ont eu leurs heures de gloire entre les 16e et 19e siècles dans la peinture européenne et même dès les 9e et 10e siècles en illustration de manuscrits.

Intitulés Noli me tangere (qui signifie « ne me touche pas » en latin), ces œuvres illustrent le passage fameux que nous avons entendu où Marie de Magdala croit s'adresser à un jardinier alors que c'est le Ressuscité de Pâques lui-même.

Mais ce tableau est intéressant car il donne une interprétation à plusieurs niveaux de notre texte biblique. Quel est l'intérêt de peindre le Christ sous les traits d'un jardinier ? C’est ce que nous allons découvrir ensemble.

Mais aussi qu'est-ce que cela peut nous apporter à chacune et chacun de nous en ce matin de Pâques 2021 ?

Ce tableau date des environs de 1620. Il est l'œuvre de deux peintres flamands très réputés de leur temps : Abraham Janssens et Jan Wildens. Aujourd’hui, le tableau et visible au musée des beaux-arts de Dunkerque.

Janssens est un disciple du Caravage et c'est lui qui aurait peint les personnages avec leurs drapés magnifiques et la grande expressivité de leurs postures.

Wildens quant à lui, collaborateur de Rubens notamment, aurait peint les paysages dont il était expert. On notera le soin apporté aux détails comme le ciel qui s'étire au loin, ce berger et son troupeau, cette ville en plein milieu de la toile, sans doute Rome – que nos deux peintres connaissaient bien pour y avoir travaillé - et dont nous pouvons reconnaître le dôme du Panthéon.

Mais si tous les chemins mènent à Rome, c'est un autre trajet que nos deux peintres nous invitent à parcourir au milieu de la toile.

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Attention au départ. Nous voilà partis !

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1. Notre regard est attiré par le visage du Christ puis va vers sa main gauche, rejoint le visage de Marie-Madeleine, puis sa main gauche, descend le long de son bras pour suivre le drapé de son vêtement et enfin se poser sur une plante étrange… un plant d’artichaut !

Pourquoi un plant d'artichaut ?

- au 17e siècle, l'artichaut est une plante relativement récente introduite à la Renaissance.

- c'est une plante exigeante : il faut attendre 2 à 3 ans entre la mise en terre du semis et la récolte des capitules.

- c'est une plante étrange: de la famille du chardon, on n'a pas idée à première vue de la manger et d’y découvrir une saveur unique et délicate.

- enfin, un artichaut, c'est toute une aventure : comme le disait Coluche « c'est le vrai plat du pauvre. C'est le seul plat que quand t’as fini de manger t'en as plus dans ton assiette que quand t'as commencé ». L'artichaut ça se décortique, il y a plusieurs étapes, c’est tout un art !

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Vous voyez comment, non sans humour, nos peintres composent leur tableau avec des symboles cachés. Ici le plant d'artichaut symbolise à merveille le mystère de la résurrection:

C’est une nouveauté qui se mérite. Il faut l’attendre (comme les trois jours avant la résurrection). Il faut décortiquer le message et on n’en finit pas d'en découvrir la richesse et l'étrangeté jusqu’à en avoir plus à la fin qu'il n'y en avait au début. Car les évangiles ne disent rien de plus sur la résurrection qu'une tombe vide !

Pour souligner cette lecture, nos peintres placent au milieu des artichauts, à l'arrière-plan, un gibet qui attend ses condamnés à mort (pendaison).

Mais le voyage du regard ne s'arrête pas là. Vous êtes prêts ?

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2. Des artichauts, le regard reprend son chemin avec le drapé et le bras de Marie Madeleine, arrive à la main et au cœur, suit le col, puis le bras droit et enfin cette main qui se tend, comme suspendue dans le vide, vers une rencontre qui ne se fait pas, parce qu’elle ne peut pas encore se faire…

Face à cette ligne suspendue dans l'éternité, un autre mouvement est à l'œuvre : la main de Marie Madeleine tend vers le pied percé du Christ. Le regard remonte le long de la bêche pour atteindre la main droite percée, puis remonte le long du drapé et arrive à la blessure du coup de lance pour rejoindre le bras et aboutir à la main gauche.

Comme une patte animale, cette main du Christ semble tout autant vouloir saisir que repousser Marie Madeleine. Les mains dans ce tableau sont des paroles : ici c'est Jésus qui nomme Marie (v.16) et lui donne de comprendre qui il est vraiment. Cette main dit en même temps « ne me touche pas / ne me retiens pas » (v.17). Tout comme les mains de Marie semblent dire « Rabbouni » (« maître adoré ») …

Ici, bien plus que les mains, tout parle tandis que les personnages gardent la bouche fermée. Tout parle pour eux parce que cette rencontre (amoureuse : asperges et artichauts sont des symboles érotiques) semble ne pas avoir lieu vraiment :

- Jésus ne regarde pas Marie.

- Marie cherche encore à toucher, à palper un corps qui n'est plus.

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Or, le message de Pâques ne dit pas que nous revivons mais que nous ressuscitons. Pour bien le comprendre, il faut encore aller plus loin dans le tableau. Regardez : il faut scinder le tableau en deux.

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3. À droite : Marie de Magdala, seule, avec ce plant d'artichaut qu'elle ne comprend pas, qu'elle ne sait pas décortiquer, qu'elle ne sait pas encore interpréter et comprendre !

Le plan dans lequel elle se tient est un plan terrestre, physique et humain : Regardez ce ciel nuageux et plein de doute ; regardez ces marécages angoissants ; regardez ce gibet qui attend ces condamnés ; regardez ce berger qui protège son troupeau du loup ; et Rome tout là-bas au loin avec son Panthéon de dieux pétrifiés dans la pierre, dieux d'une religion éteinte, et d'une langue devenue morte.

C'est le jaune qui enveloppe Marie Madeleine, couleur de la lumière et du savoir. Mais aussi, le jaune, couleur de la vanité, du superflu, de l’ostentatoire et de la trahison. Car le savoir est comme l'or : il est un leurre.

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4. À gauche : Le Christ, en plein travail, la bêche à la main, entouré des récoltes de son jardin que l'on distingue juste derrière, où des poireaux semblent attendre encore d'être retirés de terre.

Et là, aux pieds du Christ, ce sont les quatre saisons qui sont étalées, symbolisées par des légumes d’hiver (chou, panais), du printemps (asperges), de l'été (artichauts, melon), de l'automne (haricots, navets, coloquintes).

C'est donc un Christ maître du temps et de la vie qui est dépeint. Un Christ qui a les saisons à ses pieds et qui récolte ce qui a été, comme lui, planté dans la terre pour renaître nouveau, autrement, sur un autre plan, dans une autre dimension.

Celui que nous peignent Janssens et Wildens, c'est un Christ nourricier qui apporte les prémices de tous les temps, de toutes les saisons, saisons qui ne sont ni bonnes ni mauvaises, mais dont il faut savoir cultiver les dons !

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Et là au milieu de cette abondance folle, un symbole ; encore un. Si Fortune était la déesse antique du destin, tenant une corne d'abondance dans ses mains, c'est ici au pied du Christ, entre Marie-Madeleine et son maître qu’apparaît la corne d'abondance à celui et celle qui sait la voir. Ici c’est la relation au premier des ressuscités qui est pourvoyeuse de vie et de grâce en abondance. Aux pieds d'un arbre ...

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Cet arbre, c'est lui qui coupe le tableau en deux, comme dans un diptyque distinguant deux plans que nous venons de détailler:

- un plan terrestre à droite, et un plan céleste à gauche.

- un plan immanent à droite et un plan transcendant à gauche.

- un plan horizontal à droite (les bras de Marie) et un plan vertical à gauche (Jésus debout).

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Et pourtant, c'est la même réalité qui nous fait face, mais vue de deux manières différentes : là où le plein s'oppose au vide. Là où la vie s’oppose au néant. Là où le mouvement s'oppose à la fixité. Là où la résurrection s'oppose à l'incompréhension.

Le paradoxe, vous le voyez vous- mêmes, c'est que c'est du côté du Christ que la réalité semble la plus vraie, la plus authentique. La bêche est dans la main du Christ. La mort a bien laissé ses traces dans ses mains, ses pieds, son torse… et pourtant, c’est lui qui est debout !

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Lequel des deux et le plus vivant ?

Lequel des deux est le plus réel ?

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La réalité se trouve-t-elle dans nos idées et nos fantasmes, comme chez Marie-Madeleine cherchant un corps dans une tombe, cherchant la vérité dans le poids des atomes et les sensations du toucher ?

À moins que la réalité soit dans les symboles de tous les jours, dans l’immatériel d’une rencontre, dans l’immobile d’une parole, dans l’émotion d’un nom prononcé… là où le Christ nous initie, humains, à une autre vision de la vie, de la mort et du monde alentour ?

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Cet arbre ancestral qui pousse au milieu du tableau est vieux comme le monde. Cet arbre au milieu du jardin, c’est l’arbre du fruit maudit… (Gn2). La Bible ne dit pas de quel arbre il s’agit. C’est la peinture occidentale qui en a fait un pommier. Car en latin, le pommier se dit comme le mal… malus.

Oui frères et sœurs, toujours nous serons tentés, chaque jour de nos vies à croire que croire ne vaut rien, à croire que voir sans regarder suffit, à chercher la preuve qui prouve, à fuir l’épreuve qui éprouve, à douter d’une confiance qui fixe un interdit (interdit=ce qui est dit entre deux personnes) : « Ne me touche pas ! » et « Tu ne mangeras pas de ce fruit ».

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Épreuve de la foi qui ne repose sur rien. Rien qu’une parole qui ne demande qu’à être crue sur parole.

Nous serons toujours tentés de ne pas voir plus loin que le bout de notre nez, de ne pas voir plus loin qu'un jardinier ou un plan d'artichaut.

Mais déjà un cep de vigne enserre l'arbre primordial comme le fit avant lui le serpent. Le vin nouveau, l’Adam nouveau est là, sous nos yeux qui ne le voient pas encore. Il est là le premier des ressuscités, les prémices de la vie promise, à portée d'oreille, à portée de main même si nous ne pouvons pas le toucher.

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Ferme les yeux mon frère, ma sœur.

Retourne-toi car il t'appelle.

Par-delà le bien et le mal, écoute-le t'enseigner le gai savoir de la foi invisible.

Par-delà le péché, il tend son bras vers toi.

Comme un dernier geste barrière.

Comme un premier geste d'amour.

« Ne me touche pas »

« Laisse-moi partir »

Maintenant c'est à toi de prendre la bêche et de cultiver le jardin.

C'est à toi d'être l’Adam nouveau, l’Ève nouvelle, habillé d’une humanité nouvelle et belle.

C'est à toi de tirer de la terre ce qui a été planté.

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C'est à toi d'extraire de la mort l'esprit de vie.

Nous sommes toutes et tous les jardiniers de l'humanité de Dieu. Marie-Madeleine a cru voir un jardinier ; toi tu le verras peut-être en maçon, en charpentier, en médecin, en avocate, en psychologue, en aide à domicile, en chauffeur de taxi, en éboueur, en voisin, en passant, en mendiant…

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Alors regarde bien !

Et même si nous finirons comme des légumes, même si nous tomberons dans les pommes pour toujours, il est encore temps de ressusciter de notre vivant. Maintenant.

« Allez messieurs dames, on en profite… c’est Pâques tous les jours. »

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Amen !

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Pr Arnaud Van Den Wiele

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Abraham Janssens (1575-1632) et Jan Wildens (1584-1653), Noli me tangere , vers 1620,

Musée des beaux-arts de Dunkerque

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