Dimanche 31 janvier 2021

Culte à Gap (05000)

Lectures :

Matthieu 14, 22-33 ( Voir également méditation du 07 Aout 2011)

Genèse 1, 1

Faire taire nos inquiétudes

Vous savez ce que Pierre dit à Jésus quand il est dans l’eau : « tu as tort Jésus, elle est vachement bonne… »

Mais peut-être que Jésus marche sur l’eau parce qu’il ne sait pas nager ? De toute façon, là n’est pas la question. Ce texte n’apporte rien si vous le lisez comme un fait historique. Si vous lisez ce passage comme un miracle de Super-Jésus avec le super pouvoir de marcher sur l’eau, alors ce texte ne fera que prouver une fois de plus combien nous pouvons regretter que Jésus ne soit plus physiquement parmi nous, pour venir en aide à l’humanité qui se noie, dans les océans de questions sans réponses ou bien dans les flots de la Méditerranée, comme tous ces frères et sœurs d’Afrique.

Il faut donc prendre du recul avec ce texte et le considérer comme une leçon symbolique qui parle de nos vies d’aujourd’hui. En effet, combien de fois ne nous embarquons-nous pas littéralement dans des entreprises pour lesquelles nous ne sommes pas préparés parce que nous sommes mis devant le fait accompli ? C’est là même toute la vie.

C’est bien le cas des disciples qui sont ici obligés d’embarquer sur un bateau et de rejoindre l’autre rive afin d’y attendre Jésus. Ils n’ont pas le choix. Et les voilà mal embarqués au milieu d’une traversée qui s’avère dangereuse mais aussi initiatique. Mal barrés au milieu des flots qui s’opposent à leur progression, les disciples ne semblent en effet ne pas réaliser la mort qui les menace. Car, chose étonnante, les disciples n’ont pas peur de la mer agitée qui s’oppose à eux mais bien du Christ qui les rejoint à pieds au milieu de la nuit et des vents contraires.

C’est peut-être ton cas à toi aussi ce matin de te sentir au milieu de la nuit et de vents contraires, en détresse au milieu d’éléments que tu ne maîtrises pas. Et peut-être que comme les disciples, tu te dis que tu vas y arriver, parce que tu ne vois pas le danger et que justement, avec tes petits bras musclés, parce que vouloir c’est pouvoir, parce que tu en as vu d’autres, tu n’as pas peur.

Chacun de nous connait de temps à autre des périodes où le monde et la vie nous bousculent, où nous perdons nos repères, mais où nous ne pouvons plus faire marche arrière. Alors, nous luttons, nous nous obstinons comme un coureur du Vendée Globe, contre vents et marées, parce que nous nous accrochons à ce qui nous porte : la portance du présent, d’une éducation, d’une histoire familiale, d’une volonté personnelle, une mission divine, comme ce bateau qui porte les disciples au-dessus de ce désert aquatique, de l’immensité liquide. Quand on n’a pas le choix, on fait avec ce qu’on a, un jour après l’autre, et on fait face.

Comme les disciples nous pensons être à l’abri dans nos constructions humaines pour traverser l’obstacle des incertitudes qui nous séparent de cette autre rive vers laquelle nous tendons tous nos efforts, tous nos espoirs. Étendue liquide du temps qui nous fait dire parfois que l’important c’est de rester à flot, même si on fait du sur place. Étendue mouvante du hasard qui nous fait croire que l’essentiel, c’est finalement de mener sa barque comme on peut et que Dieu pourvoira.

Les disciples pensent être à l’abri dans leur construction pour flotter sur leurs questions profondes, pour traverser la mer de leurs peurs ; mais voilà que le vent se lève, que les vagues menacent et que le bateau est mis à rude épreuve. Cela apparaît d’autant plus dans le texte grec où le bateau est littéralement « mis à l’épreuve, mise à la question, mise en examen ». On pourrait dire que la construction navale passe un interrogatoire musclé, qu’elle se fait cuisinée, torturée afin que le vent contraire et les vagues lui arrachent une réponse capitale.

Le vent et les vagues, dans cette nuit sépulcrale, c’est le chaos primordial comme au premier verset de la Genèse. Cette mer infranchissable, c’est la magma de nos peurs et de nos doutes, le bouillon sombre et insondable où vivent les monstres mythologiques (Kraken, Léviathan, …), des choses que l’on ne veut pas voir, et d’où l’on entend battre les tambours des armées de fantômes. C’est de cela qu’ils ont peur les disciples, mais pas de la réalité qui menace pour de vrai. Ils n’ont pas peur du vent ni des vagues. Ils crient de peur en voyant leur maître qu’ils prennent pour un fantôme. Le mot grec pour fantôme a donné notre mot fantasme.

Oui, ils ont peur de leurs fantasmes. Parce qu’ils y croient. Parce que pour eux comme pour nous, disciples, nos fantasmes nous font plus peur que la réalité. Même le Christ ne peut rien contre cela. Lui aussi, ils le prennent pour un fantasme, sur cette mer qui n’est ni plus ni moins, d’un point de vue symbolique, la mort. Et pour vaincre la mort, pour franchir le néant, pour traverser l’océan des énigmes, des fantasmes et des fantômes, les disciples (tout comme nous), croient pouvoir compter sur une construction humaine : théories, catéchisme politique ou religieux, science dure ou molles, expériences, ancienneté, principes directeurs, valeurs cardinales… autant de matériaux qui font notre bateau commun sur lequel nous comptons pour traverser la vie.

Ainsi, chacun peut traverser la question de la mort à bord du bateau argent, du bateau renommée, du bateau pouvoir, du bateau ignorance, du bateau religion, du bateau superstition… Il y a des bateaux pour tous les goûts.

Mais quel que soit le bateau que vous preniez, quelle que soit la construction humaine que vous utilisiez, un jour, le vent contraire du destin et les vagues pointues de la fatalité mettront à la question la solidité de votre construction et des savantes théories qui la constituent. Et combien de naufrages, combien de tragédies humaines parce qu’à un moment, pris au piège de la mer, pris au piège de la mort, notre bateau, trop éprouvé, cède aux interrogations du chaos et du néant (le tohu-bohu). N’est-ce pas ce que nous vivons aujourd’hui à une échelle mondiale dans cette crise sanitaire et social ? Et j’entends déjà certains nous demander de construire un radeau de la Méduse à partir des ruines de nos constructions démantelées. Parce qu’il faut coûte que coûte, à la seule force de notre intelligence, de nos techniques et théories atteindre l’autre rive.

Mais voilà le secret de notre texte : comme aux prémices de la création, une parole plane au-dessus des eaux, un souffle marche sur le chaos. Le Christ apparaît ici comme déjà ressuscité, comme transfiguré, pour rejoindre ses malheureux disciples qui ne croient qu’en eux-mêmes et faisant avec les moyens du bord. En proie à leurs aveuglements et à leurs fantasmes, les disciples ne voient rien du danger qui les menace. Ils n’appellent pas à l’aide. Ils s’épuisent contre vents et marées. « On va y arriver », doit dire le malin d’entre eux, Pierre.

Mais à lui comme à nous, le Christ nous donne de quitter le navire pour avancer à pied sec sur l’océan du néant, sur la mer de la mort. Quittons nos belles constructions qui justement nous empêchent d’avancer et de faire face. Le Christ n’est pas gêné par le vent et les vagues pour rejoindre les disciples. Parce qu’aucun bateau, aucune construction humaine, aucune technologie ni science ni sagesse ni catéchisme ne nous permet de rejoindre l’autre rive. Cette notre confiance en cette seule parole nous tendant la main qui le peut.

La confiance dont il est question dans certaines traductions au v.27 (« Ayez confiance, c’est moi, n’ayez pas peur ») n’est pas la foi (pistis). En grec, ici (tharros), c’est littéralement la confiance en soi, la détermination, le cran, le courage, la résolution, l’audace. Oui, ayons le courage, l’audace, le cran, non pas de nous acharner contre vent et marée à bord de nos belles idées mais de quitter nos constructions intellectuelles qui prennent l’eau, nos idées bateaux au sens propre. Car ce sont elles qui nous empêchent d’avancer et de dépasser la mort et ses énigmes dangereuses.

Il faut mettre pied à l’eau et continuer le chemin en ne regardant à rien d’autre que cette parole qui nous guide et nous éclaire : « Aie confiance en toi, aie du cran, aie du courage, sois résolu. Viens et suis-moi. Laisse la peur dans ton bateau. »

Comme Pierre, demande au Christ : « Exhorte-moi à aller vers toi sur les eaux »

Et même si tu coules, même si tu bois la tasse, une main te relèvera et te ramènera à bord. Parce que ce n’est pas du premier coup qu’on apprend à marcher sur l’eau. Et à défaut de marcher sur l’eau, vous apprendrez à nager.

Amen !

Pr Arnaud Van Den Wiele

0