Prédications Protestantes dans les Alpes du sud 

Mercredi 23 juin 1926

Ensevelissement de Louis Chambon à Sauzet (26740)

Nos détresses présentes sont passagères et légères par rapport au poids insurpassable de gloire éternelle qu’elles nous préparent- 2. Cor-4 / 17


Fr. et s. , chers affligés. Au lendemain de l'horrible catastrophe qui secoua notre civilisation 4 années durant, un romancier a écrit : "On oubliera. Les voiles de deuil, comme les feuilles mortes, tomberont. Et nos morts mourront pour la seconde fois."(Roland Dorgelès).

Il reprenait la pensée du poète :

Qui sait combien de morts à chaque heure on oublie,

des plus chers, des plus beaux ?

Qui peut savoir combien toute douleur s'émousse,

et combien sur la terre, un jour d'herbe qui pousse

Efface de tombeaux ?

(Victor Hugo)

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Eh bien, non ; quelque application qu'on y mette par endroit ; ils ne peuvent être oubliés ceux de 1914-1918 parce que, en dépit des traités de paix, la guerre n'a pas cessé ; parce que à la liste longue et douloureuse s'ajoutent d'autres noms, parce que nous devons aujourd'hui encore pleurer de nouveaux morts. Et ces morts d'aujourd'hui ne seront pas davantage oubliés parce que leur labeur, leur douleur et leur gloire égalent en nombre et en valeur les travaux, les souffrances et la gloire de ceux qui les ont précédés dans la mort.

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Ni les uns ni les autres ne tomberont dans l'oubli. Ils sont frères... liés par l'indestructible lien qui les réunit dans nos cœurs. Aussi dirons-nous plutôt avec un autre poète :

Ah ! vous pleurer est le bonheur suprême,

Mânes chéries de quiconque a des pleurs.

Vous oublier, c'est s'oublier soi-même

N'êtes-vous pas un débris de nos cœurs ?

(Lamartine)

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Oui, aujourd'hui nous sommes auprès du cercueil d'un soldat tombé au champ d'honneur. Ah ! nous ne sommes pas venus, nous la foule, assister à un spectacle, à la recherche d'une émotion facile. Nous savons ce qu'il y a de pudeur à respecter dans la peine des cœurs meurtris. Mais nous sommes venus exprimer, en un langage que nous voudrions très clair, car il vient de nos cœurs, la sympathie très vive que tous éprouvent. Mais comment traduire cette pensée ? Comment nous associer vraiment à l'émotion qu'on ne peut pourtant pas demander à ceux qui pleurent, d'étaler sans retenue. Il est possible cependant de découvrir un double sentiment, à savoir Une immense douleur et tout en même temps une indicible et extraordinaire fierté.

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Or ce double sentiment nous sommes aptes à le comprendre et nous vous demandons, à vous qui pleurez, de nous permettre de le partager maintenant avec vous : Une immense douleur, une indicible fierté ! Mais, en me faisant dans cette chaire l'interprète de cette pensée unanime, je ne puis oublier qu'elle traduit exactement la pensée de l'apôtre St Paul exprimée dans ces deux termes : un poids d'affliction, un poids de gloire, 2 poids qui au dire de l'auteur sacré, ne se contrebalancent pas seulement mais dont l'un (la gloire), emporte l'autre (l'affliction) ou mieux, si nous voulons presser la pensée apostolique : dont l'un (l'affliction) produit, engendre l'autre (la gloire) paraît si léger que l'autre acquiert des proportions infinies et dans une mesure toujours croissante devient un poids éternel incalculable.

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Mais qu'un tel langage vous paraît, peut-être, blessant, pauvres cœurs accablés, écrasés... et pourtant si vous vouliez vous laisser éclairer par cette vision qui dépasse les limites de la vue, si vous vouliez écarter les voiles de l'avenir et, tels des voyants, pénétrer dans ce domaine des choses actuellement invisibles, à coup sûr vous reconnaîtriez la vérité de cette affirmation, vous y trouveriez une pleine consolation, une féconde espérance, et vous concluriez aussi : "C'est pourquoi nous ne perdons pas courage !"

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Un poids léger, celui de l'affliction qui vous étreint ? Mais pour le trouver tel, il faudrait ne rien savoir, ne rien deviner des privations, des labeurs, des angoisses, des terreurs, des tortures physiques, des tourments d'esprit qu'il a souffert avant de franchir l'abîme qui le sépare désormais de vous celui qui n'est pas revenu vivant ! Il faudrait n'avoir pas, auparavant, goûté la douceur de sa présence, ni apprécié la nécessité de sa vaillance, de son soutien, de sa direction comme chef de famille. Il faudrait fermer les yeux au sort plus favorable qui en a épargné d'autres... fermer les yeux à la joie familiale qui chez d'autres s'est conservée, gardant un fils à la mère, un époux à la femme, un père aux enfants ! Il faudrait aussi rester sourd, et comment le demeurer, aux suggestions profondes qui veulent que semblable épreuve soit inconciliable avec l'idée que nous avons d'un Dieu juste et bon ! Ah ! Je ne serais pas étonné que vous prissiez à votre compte la plainte d'un poète de la désespérance :

L'hiver avait glacé mon cœur de son linceul

J'avais vu s'effeuiller l'arbre des espérances ;

Je n'attendais plus rien du monde où j'étais seul,

Et j'étreignais les mains de mes sœurs les souffrances.

(Jean Jacques Rousseau)

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Non, elle n'est pas d'un poids léger, elle est au contraire bien lourde l'affliction du temps présent...

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Voulez-vous cependant, l'ayant déposée dans un des plateaux de la balance, voulez-vous considérer ce qu'il y a dans l'autre plateau ?

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Il y a un poids de gloire ! Ne dites pas que la gloire est une fumée, une vapeur. Il y a des gloires qui ne sont que cela : une vanité, un orgueil ; mais la vaillance et la mort de celui que vous pleurez ont produit plus que cela. Sa gloire ce n'est pas la simple satisfaction d'avoir réussi là où l'adversaire a échoué ; elle ne se réduit à une petite question d'amour-propre même national. Sa gloire est sortie d'un autre sentiment ; elle a été enfantée dans un autre geste. Sa gloire est faite de son obéissance, obéissance aux ordres reçus, quelque terribles qu'ils parussent ; obéissance, dis-je, mais en enlevant à ce mot tout ce qu'il pourrait contenir de passif : obéissance au seul devoir et donc à l'idée supérieure, à l'ordre intime de la conscience, obéissance volontaire, libre, don complet de soi, corps, cœur et esprit, c'est à dire dévouement, sacrifice.

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Quelques-uns le savent, mais il est bon de le redire publiquement en ces jours où le honteux "chacun pour soi" est devenu le mot d‘ordre quasi universel :

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Louis Chambon après avoir accompli son devoir sur les champs de bataille français pendant la guerre contre l'Allemagne, après avoir été blessé, n'a pas craint les risques de nouvelles campagnes.

Il a choisi, choisi dis-je, de continuer sa carrière en des lieux et sous des climats qui exigent une énergie et une endurance peu communes.

Envoyé au Maroc à l'heure du danger, il y a été de nouveau blessé. Il pouvait dès lors rester en France. Il préféra repartir, cette fois pour la Syrie. Ayant été désigné pour participer à l'attaque de Soueïda (1), en raison de ses états de services précédents, il pouvait être remplacé... Il préféra répondre affirmativement à l'appel de son nom. Et là, dans cette affaire douloureuse et glorieuse, il se conduisit en héros. Grâce à son sang-froid, à son énergie, à son intrépidité, à son courage, la position fut emportée.

En dépit d'une résistance terrible, il avança, emportant avec lui les quelques-uns qui avaient pu passer. C'est alors, qu'arrivant au but.. il fut frappé à mort.

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Ah ! l'avoir conservé près de soi serait, à coup sûr, une bien douce jouissance. Mais ne pensez-vous pas tous, et vous-même qui pleurez sur sa mort, ne pensez-vous pas que l'amertume de la séparation est adoucie par l'honneur et la gloire dont il a si magnifiquement entouré cette mort ? Ne se trouve-t-il pas, par là même, plus élevé dans votre cœur, plus digne encore d'être aimé mort, lui déjà si digne de l'être vivant ? Vous le pleurez, mais par lui votre nom se trouve ennobli.

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Il faut dire plus (et dans un temple chrétien, il n'est pas indifférent de mettre en lumière ce point, car c'est à nos yeux une gloire supérieure encore à la précédente, elle est d'un poids plus lourd) en combattant et en mourant comme il l'a fait, Chambon a été un chevalier de l'esprit, un champion de l'idéal.

Laissant de côté toute discussion théorique sur la légitimité, la nécessité, l'opportunité de telles entreprises, le fait certain, le fait matériel est que là-bas il luttait contre les forces de barbarie. Le soldat exposé là-bas y est envoyé - (si on le trompe ce n'est pas lui le coupable) - y est envoyé, dis-je, pour établir plus de justice, pour instaurer un régime de paix et de sécurité intérieure. Ceux qui luttent croient cela, et ils le croient jusqu'à en mourir. Cette vision et cette lutte pour la réalisation d'un tel rêve c'est une trouée lumineuse dans l'épaisseur obscure d'un monde où tout se mesure d'ordinaire à prix d'argent, d'un monde où le mobile de tous les actes s'énoncent non plus par ces mots : "Est-ce bien ? ou est-ce mal ? afin de choisir le bien et de repousser le mal, mais par ceux-ci : "Combien est-ce que cela rapporte ? afin de choisir l'intérêt et la jouissance. C'est une échappée, une pointe vers l'idéal qui rapproche du Christ, le frère aîné de tous les champions de vérité et de justice, du Christ le premier et le plus grand des sacrifiés au service de l'Esprit contre la matière, du Christ dont la prière a traversé les siècles sans être encore exaucée : "Que ton règne vienne ! Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel." Du Christ qui demande alors à des hommes de lui succéder, de lui ressembler pour la conquête de cet idéal de beauté, de pureté et de fraternité !

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Car, n'est-il pas vrai ? cet idéal est encore loin, bien loin d'être réalisé. Ah ! qu'il est plus facile de conquérir des territoires que la vérité et la justice ! Eh ! bien, les soldats morts en croyant faire la guerre à la guerre, en croyant tuer l'esprit de guerre sont partis à cette conquête... Mais les vivants, ceux qui restent, nous ici sans doute... nous ne savons pas aussi bien conserver, ni augmenter leur conquête... Nous en lâchons et perdons le meilleur. Quelle revanche scandaleuse la matière ne prend-elle pas en effet chaque jour ? Quelle course, quelle ruée à l'argent et au plaisir...! Quelles bassesses, quelles laideurs, quelles hontes cette lutte-là n'exige-t-elle pas ?

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Mais notre bassesse enlève-t-elle quelque chose à la gloire du pionnier d'idéal ? Ce qui fait notre honte ne fait au contraire qu'exalter et mieux paraître sa gloire.

Plus rude est cette bataille, plus rares et plus meurtris en sont les héros, et plus grande est la gloire qui les recouvre. Si lourde et pesante que soit la douleur causée par leur mort, la gloire dont ils sont revêtus la fait pourtant trouver plus légère. S'ils sont perdus, leur travail subsiste et à leurs semailles douloureuses répondra un jour une moisson glorieuse.

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Mais perdus, le sont-ils ? Ah ! chers affligés, si la gloire dont je vous parle aboutissait finalement à ce terme, vous auriez peut-être raison de répondre : fumée, vapeur ! S'il ne restait de vos disparus qu'un souvenir, même bien doux, et très pur, même auréolé de la splendeur que j'ai essayé de dire, des deux plateaux de la balance, ce serait sans doute encore celui de l'affliction qui l'emporterait.

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Mais suivez-moi, je vous prie, un peu de temps encore dans cette vision des choses invisibles : une nouvelle gloire apparaît, celle du ciel.

Il ne m'appartient, ni à aucun homme, de décréter que tel ou tel doit aller au ciel. Et je n'avancerai pas davantage que le sacrifice accompli par ceux de vos morts qui se sont dévoués à la chose commune leur vaut auprès de Dieu un droit d'entrée au ciel. Il n'y a, selon les déclarations mêmes de Dieu, qu'un seul droit d'entrée valable, c'est le sacrifice de Jésus-Christ, seul Sauveur de tous les hommes. Mais nous, qui pour juger nos morts quels qu'ils soient, quelle qu'ait été leur vie sur terre, nous qui avons un cœur plein de compassion et de miséricorde, penserions-nous que Dieu a moins de bonté que nous ? "Tous les inconnus de l'Au delà se résoudrons dans le sens des infinies compassions de Dieu" aimait à répéter une chrétienne d'élite.

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Nous aimerions suivre dans ce mystère de l'autre vie celui que nos yeux du corps ne verront plus... mais est-ce dépasser la réalité possible de croire que, ayant eu sur terre la vision, la foi d'une terre meilleure où la justice put habiter et ayant lutté pour la réaliser, il a eu, en mourant pour les autres, (ce qui est bien sans doute le ministère le plus efficace pour bien mourir, supérieur à tous les autres secours de la religion), il a eu, dis-je, en mourant pour les autres, une soudaine illumination, la révélation bien claire, la compréhension bien nette du sacrifice divin rédempteur ? Oh ! J'ose penser que dominant les images chères de tous les siens rassemblés dans un éclair d'amour, il a vu aussi, lui souriant et l'attirant, le Christ divin en croix, mourant pour lui et que ses yeux fermés aux choses d'en bas se sont ouvert pour toujours dans ce monde divin. où tout est paix désormais, et justice, et amour !

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Je l'entrevois après nous avoir donné l'exemple du labeur et de la souffrance pour un idéal encore inachevé et donc à poursuivre, je l'entrevois arrivé avant nous au terme désiré, et nous y appelant pour jouir avec lui de la même gloire éternelle...

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Et de là-haut, il indique à ceux qu'il a laissés sur terre - Oui ! Sa gloire la meilleure, celle dont il jouit le plus sans doute, et d'indiquer à ceux qu'il a laissé sur terre que le plus sûr moyen de rendre la terre habitable c'est encore de croire au ciel, je veux dire de vivre sur terre comme des citoyens du ciel ; c'est de jeter sur terre, dans le temps qu'on y passe, quelques fleurs embaumées du ciel : la foi, l'espérance, l'amour ; c'est de reprendre ce chemin tracé par ce Christ qui offre dans Sa personne le type idéal, unique et indescriptible de la souffrance vraiment rédemptrice, jointe à la gloire éternelle, Jésus affirmant : "Je suis le Chemin, la Vérité, la Vie. Hors de moi, vous ne pouvez rien faire. Quand j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai tous les hommes à moi."

Vers lui donc, maintenant vers Christ, levez vos yeux alourdis de larmes, larmes de père, de mère, de frère, de sœur, larmes d'épouse et larmes d'enfants, toutes les larmes seront essuyées, seront clarifiées d'abord, purifiées, sanctifiées quand à travers elle apparaîtra le Consolateur divin. Or, de ce consolateur vous ne sauriez vous passer...

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Oui, maintenant moins que jamais, même si jusqu'à présent vous aviez pu vous en passer, même si vous aviez fait fi du ciel, désormais le ciel, et ce qu'il renferme, votre bien-aimé et celui qui l'y a appelé, le ciel vous devient indispensable. Il devient réel, il devient tout proche, il projette sur votre terre, vallée de larmes, un rayon lumineux, un rayon de gloire, d'une gloire telle que le poids de l'affliction en est plus léger... et que vous savez ce qu'est être consolés...

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C'est pourquoi ne perdez point courage mais vous élevant au-dessus et au-delà des choses visibles, considérez les invisibles - qui sont éternelles - dans ce lieu qui est l'ouvrage même de Dieu, c'est à dire indestructible et parfait dans la joie ;

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C'est là qu'il y a pour vous, consolation véritable !

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Amen !

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(1) Durant la révolte Druze (1925-1927) en Syrie-Liban sous protectorat français

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