Prédications Protestantes dans les Alpes du sud 

Dimanche 16 Février 1930

Culte à Montélimar (26200)

Lectures du Jour :

Psaume 56

 Jean 18, 12-24


La Persécution religieuse en Russie

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À la demande du bureau de la fédération des Églises protestantes de France, aujourd'hui, dans toutes les chaires chrétiennes réformées un sujet particulièrement douloureux et poignant doit être présenté. Quelque étonnant que cela puisse paraître en un siècle réputé de civilisation et de progrès, au XXème siècle, aujourd'hui non comme une étude historique destinée à perpétuer le souvenir de héros d'autrefois, mais à titre d'actualité, nous devons vous entretenir de persécutions religieuses. Aujourd'hui, en un pays qui a la prétention de vouloir établir un monde nouveau et meilleur, la liberté religieuse n'existe plus. Aujourd'hui en Russie soviétique les croyants n'ont plus le droit de se réunir, d'adorer, de prier selon leur conscience et leur foi.

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Nous n'avons certes pas à intervenir dans l'organisation politique d'un pays qui n'est pas le nôtre. Mais la question religieuse n'est pas une question nationale, elle est une question mondiale, elle est une question humaine ; elle intéresse à la fois la vie même de l'être humain dont la substance se trouve mortellement atteinte et l'honneur de Dieu dont la majesté doit être défendue et sauvegardée.

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Elle nous intéresse donc au premier chef comme membres de l'humanité dont certains membres souffrent et comme fils et serviteurs d'un Dieu et d'un Maître dont la dignité est atteinte et lésée.

Au reste notre intervention n'offrira rien qui ne soit compatible avec les grands principes évangéliques, respectueux par conséquent et des libertés nationales et des besoins profonds de toute âme humaine.

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* - Mais il convient tout d'abord de vous présenter les faits tels qu'ils sont connus, rapportés par des témoins dignes de la plus entière confiance, et avoués d'ailleurs par les persécuteurs eux-mêmes.

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Signalons en premier lieu, sans croire d'ailleurs que nous parviendrons à donner une juste idée de la réalité, l'effort de propagande intensifiée d'année en année et arrivant à couvrir le pays tout entier.

Ce sont d'innombrables revues et journaux antireligieux - les seuls qui aient le droit de paraître - les journaux religieux ayant été radicalement supprimés - "Le Sans Dieu, le Sans Dieu au métier, l'Antireligieux, l'Athée, etc. Ce sont les cinémas, les musées, antireligieux, des cours et conférences par T.S.F. la création d'innombrables cellules antireligieuses obligatoires, dans les usines, les casernes, les écoles, sous la direction de l'association des "Sans Dieu" qui, fondée en 1925 avec pour but la guerre sans merci contre toute religion s'est transformée en mai 1929 en "Union des Antireligieux militants" et a obtenu d'être officiellement chargée de diriger l'action antireligieuse dans toute la Russie. Mais la propagande serait légitime, ne serait qu'une lutte d'idées, à condition toutefois de laisser à l'opinion contraire le droit de s'exprimer. Il y a hélas plus que cela :

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il y a lutte systématique pour la destruction, pour l'extirpation des traditions religieuses les plus chères à l'âme russe chrétienne. Et c'est alors un réseau machiavélique de dispositions, de lois : par exemple, le jour de Noël a été proclamé jour de travail obligatoire. On a interdit la coupe le transport et la vente des arbres de Noël. Dans la seule ville de Petrograd, 700 manifestations antireligieuses ont été organisées le jour de Noël. La semaine semaine ne comporte plus que cinq jours de travail chevauchant l'une sur l'autre suivant les corporations pour rendre impossibles les assemblées du dimanche.

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Mais plus angoissante est la question de la jeunesse : toute instruction religieuse a été interdite dans les Églises et par leur moyen. Aucune réunion d'enfants n'est tolérée, seule l'éducation antireligieuse se poursuit méthodiquement dans les écoles, les collèges, les universités. À Moscou seulement 9 universités antireligieuses et 68 cours antireligieux diffusés par T.S.F. existaient en octobre 1929. Dans certaines écoles mêmes les professeurs ordonnent à leurs élèves de se rendre à tour de rôle dans les Églises de leurs quartiers pour y surprendre tels camarades allant prier, les dénoncer et hâter ainsi la fermeture de ces Églises. Et chose plus grave, le succès de cette méthode est signalé avec satisfaction. Des enfants n'ont pas hésité à dénoncer leurs propres parents, et à ces délateurs on a donné récompenses et félicitations officielles. C'est la perversion organisée de l'âme de l'enfant.

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Il fallait pourtant aller plus loin. Pour avoir plus sûrement raison de la piété populaire, il fallait lui ôter tout moyen de réunion et c'est à quoi tend la fermeture progressive des Sanctuaires de toutes confessions . Par la loi du 8 avril 1929 toute propriété a été interdite à une Église, et dès lors, chaque jour, fermeture de nouveaux édifices : En 1928, les chiffres officiels annonçaient la fermeture de 445 Églises, 59 synagogues, et 38 mosquées ; en 1929, plus de 1500 Églises, 63 synagogues, 18 mosquées ; se sont ajoutées. En janvier 1930, décision a été prise de fermer, à Petrograd, la grande synagogue, l'Église Luthérienne, l'Église Réformée, 4 des plus grandes églises orthodoxes du centre, pour être transformées en " cercles des athées" Car tous ces Sanctuaires deviennent des clubs d'athéisme, les autres, musées antireligieux, d'autres cinémas ou entrepôts ou même aux termes d'un journal russe bien informé qui communique la nouvelle avec une évidente satisfaction : " Lieu d'ivrognerie ou de débauche où les dirigeants du parti laissent libre cours à leurs intérêts personnels dans la boue et la luxure ". (gazette de l'instituteur du 10 décembre 1929)

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Et une loi est actuellement en préparation qui va exiger que d'ici au 1° juillet 1930 toutes les Églises et toutes les communautés religieuses soient fermées ou dissoutes.

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Il n'y a point de distinction en effet. Juifs, musulmans, réformés, luthériens, aussi bien que les chrétiens orthodoxes sont traités de la même façon.

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Y a-t-il lieu de s'étonner que poursuivant leur action jusqu'au bout, les persécuteurs en viennent à atteindre la personne et la vie des réfractaires ? C'est trop dans la logique des choses. Ainsi les serviteurs de tout culte, prêtres, pasteurs, rabbins sont considérés comme élément non travailleur et de ce fait privé de tous droits civiques, surchargés d'impôts et d'amendes, et se voient refuser la carte de nourriture indispensable pour se procurer des vivres. Beaucoup sont réduits à recevoir en cachette quelques morceaux de pain ou de viande ; d'autres fouillent dans les ordures ménagères pour y disputer aux chiens quelques os. Innombrables et inouïes les détresses qui ont été signalées. À titre de document suffisant voici ce qu'un pasteur écrit : " Nous avions 5 enfants ; il n'en reste plus un seul ; certains nous envient car, disent-ils, nous avons moins de soucis. Nous vivons une époque que la Bible définit par ces mots : " Heureuses les stériles." Il y a pire encore cependant. En une île autrefois célèbre par l'action spirituelle et sociale exercée par un monastère et aujourd'hui appelée l'île du Diable et considérée comme l'enfer des enfers à Solovetski, sont déportés les trop fidèles. C'est le lieu de détresses et de tortures telles que nous devons faire effort pour y croire. Mais le témoignage de quelques évadés est irrécusable : " Travail forcé d'hommes soumis à un régime épouvantable, contraints malgré leur état physique d'abattre et de [dépecer] presque sans arrêt des arbres dont on peut offrir le bois, ensuite, sur les marchés internationaux à des prix qui défient toute concurrence "

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Supplice du poteau de moustiques, auquel on attache le détenu tout nu. En quelques instants le corps est couvert de moustiques et après un temps plus ou moins long le supplicié perd connaissance - vieux prêtre roué de coups chaque jour parce qu'il s'obstinait chaque jour à chanter les hymnes de son Église ; évangélistes protestants exécutés après qu'on leur eu fait creuser leur tombe...

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Tels sont quelques-uns des faits qui sont parvenus à la connaissance du monde et en raison de la difficulté qu'il y a à pénétrer dans ces lieux nous avons quelques raisons de penser que leur nombre est effrayant autant que leur cruauté.

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** - Ces faits vous émeuvent, certes ! Et malgré la distance qui en atténue la répercussion dans nos esprits et dans nos cœurs nous nous demandons comment à notre époque et en pays civilisé ils sont possibles. Ne sont-ce pas des faits isolés, des cas particuliers dus à l'extravagance ou à la folie de quelques dirigeants de village qui, en son coin ignoré, joue maladroitement et méchamment au despote ?

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Non, Hélas ! non, c'est le pays tout entier qui est pareillement infesté, c'est la loi générale appliquée partout, c'est le gouvernement lui-même qui est à la tête de ce mouvement, le dirige, l'intensifie. Mais alors quelles raisons déterminent pareil mouvement ?

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On pourrait croire tout d'abord à l'application d'une vengeance plus ou moins explicable, à une sorte de représailles contre une Église à qui le régime actuel pouvait reprocher ses attaches avec le régime précédent. Le Tsar, en effet, était non seulement chef politique mais chef religieux, chef suprême de la chrétienté russe. Il était possible que le souvenir des limitations, des oppressions qu'avaient subi les opposants de l'ancien régime ait déterminé un contrecoup dont devait souffrir la religion d'aujourd'hui. Mais on pouvait espérer aussi que la séparation de l'Église et de l'État inscrite dans la nouvelle constitution amènerait l'apaisement et permettrait à chacun de s'orienter à son gré, dans la liberté, vers la foi ou hors de la foi. Explication sans consistance, espoir déçu. C'est dans un sentiment autrement profond qu'il faut chercher la cause de ces faits. Il faut en venir à mettre en lumière le principe même sur lequel prétend se fonder la vie de l'État nouveau et par conséquent la formation de tout le peuple, en commençant par la jeunesse. Et c'est là ce qui donne à ces faits leur gravité tragique.

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Ce principe se trouve formulé en bien des écrits. Nous n'avons qu'à choisir au hasard des lectures : voici entre autres quelques extraits qui projettent une pleine lumière dans l'A.B.C. du communisme, sous la plume de Boukarine nous lisons :

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" La religion et le communisme sont incompatibles aussi bien théoriquement que pratiquement. Toutes les religions sont du poison, intoxiquent et anémient la pensée, la volonté, la conscience. Une lutte à mort doit leur être déclarée. Notre tâche n'est pas de réformer, mais de détruire toute espèce de religion, toute espèce de morale."

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Dans les problèmes et méthodes de propagande, Stépanoff écrit : "Il faut que les coups que nous portons aux éléments de la foi et à la structure traditionnelle de l'Église ainsi qu'au clergé aient l'ampleur d'un assaut général contre la religion. Nous devons mener une lutte décisive contre le prêtre quel qu'il soit, pasteur, rabbin, patriarche, mollah ou pope. Cette lutte doit emprunter le caractère d'une lutte contre Dieu, peu importe le nom : Jéhovah, Jésus, Bouddha ou Allah."

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Écoutez encore ces paroles de Lounatcharsky :

" Nous haïssons la chrétienté et les chrétiens ; même les meilleurs d'entre eux doivent être considérés comme nos pires ennemis, car ils prêchent l'amour du prochain et la miséricorde qui est contraire nos principes. L'amour chrétien est une entrave au développement de la Révolution. À bas l'amour du prochain ; ce qu'il nous faut c'est la haine. Nous devons savoir haïr ; c'est à ce prix seulement conquerrons l'univers. Nous avons fini avec les rois de la terre, occupons-nous maintenant des rois des cieux."

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Aussi entendrons-nous sans étonnement mais avec quelle répugnance et quelle douleur l'un des cantiques communistes s'exprimer ainsi : " Le monde entier commence enfin à voir que la flétrissure du monde est Jésus. Comme un lever de soleil à l'aube, la connaissance m'est arrivée que la flétrissure du monde est Jésus. Une fois, j'ai cru, mais maintenant je vois que la flétrissure du monde est Jésus."

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L'explication dernière des événements rapportés est donc claire : la destruction de l'idée religieuse elle-même comme incompatible avec l'idée communiste. Question de vie ou de mort pour l'un des deux : christianisme ou communisme. Vous voyez, frères et sœurs, que la question s'élargit, qu'elle vous intéresse et qu'au fond elle est posée sur son véritable terrain.

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Il y a longtemps qu'on l'a dit. Il faut enfin s'en rendre compte et tôt ou tard nous aurons en Europe et en France à prendre position à cet égard. Au fond de toutes les questions nationales, politiques, économiques, il y a la question religion. Pour ou contre Dieu. C'est grave. Mais c'est grand. L'enjeu vaut la peine qu'on y prenne garde.

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*** - Mais alors quel rôle pouvons-nous et devons-nous jouer en regard de ces événements ? Nous ne devons pas tout d'abord nous en désintéresser. Certes en tant que chrétiens réformés nous ne sommes atteints que modérément. Les nôtres sont relativement peu nombreux. Mais il n'est pas question de nombre : une seule personne serait-elle atteinte cela suffirait pour légitimer notre intérêt et notre intervention.

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Mais surtout comme il s'agit de frères en la foi se rattachant à une autre communion religieuse (la plupart des chrétiens russes se rattachent au rite orthodoxe) nous sentirons-nous libres de leur apporter notre appui et de leur témoigner notre sympathie, puisqu'il ne s'agit pas pour nous d'une question de parti mais de la défense d'une idée et d'un peuple, de la sauvegarde d'une âme et d'une foi. C'est pour la liberté de conscience et de culte que nous intervenons. Nous, protestants français, nous avons pour cela trop de bonnes raisons.

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Mais encore sous quelle forme intervenir ? Action politique, diplomatique ? Mouvement d'opinion, de presse ?

Comme nous en donne le droit notre titre de citoyen dont les dirigeants doivent tenir compte... Peut-être cette action aura-t-elle un jour à s'exercer. Il est à souhaiter qu'elle soit possible, utile et efficace. Actuellement cependant, nous devons nous cantonner dans un domaine non pas plus étroit certes mais différent.

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Nous appellerons d'abord tous les chrétiens à la fidélité. Ah ! si le christianisme organisé, si les Églises établies, si les chrétiens rattachés à ces établissements n'avaient à se reprocher que leur faux christianisme, leur christianisme de parade et l'hypocrisie que sous ce christianisme de parade cache le fond païen, égoïste et mauvais que la plupart renoncent à sacrifier et s'appliquent plutôt à conserver, si l'Église n'avait pas trop souvent, par des infidélités, des lâchetés donner de trop excellents prétextes à ses adversaires, croyez-le la nécessité d'un changement dans l'orientation du monde ne se serait pas faite sentir, si la civilisation chrétienne avait été chrétienne selon Christ, il n'y eut pas eu de raison à faire valoir pour abattre le christianisme, en identifiant christianisme et civilisation capitaliste européenne et les méchants qui toujours se rencontreront pour s'opposer à Dieu ne pourraient entraîner à leur suite ceux qu'un pareil christianisme n'a pu élever à la joie. Revenons donc au christianisme de Jésus-Christ, à un christianisme théorique qui admet toute la loi du Christ et qui la pratique.

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Humilions-nous et faisons vœu de fidélité. C'est le premier geste qui convienne à cette heure en cette occurrence.

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Et ensuite protestons. Donnons libre cours à notre indignation. faisons-le sans haine. Prenons à part nous l'engagement que l'heure de la délivrance venue, s'il arrive que les oppresseurs aient à rendre compte de leurs crimes, nous intercéderons pour eux au nom de la loi d'amour que notre Christ nous a apprise. Mais résolument mettons-nous du côté des opprimés. Ils souffrent. Souffrons et pleurons avec ceux qui souffrent et pleurent. Et appelons crime ce qui est crime. Il y a pour toute personne humaine des droits imprescriptibles qu'aucune autre personne humaine, qu'aucune loi, qu'aucune violence ne peut lui arracher : les droits de la conscience et du cœur sont de ceux-là. Nous ne pouvons savoir que certains se les voient arracher sans éprouver au plus profond de nous-mêmes un vrai déchirement qui nous fait crier. Crions notre plainte. Ajoutons notre plainte à la plainte russe.

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Ce faisant nous libérerons un peu notre conscience émue par l'appel désespéré de Mgr Antoine président du synode de l'Église orthodoxe russe, qui de sa retraite nous dit ces mots sévères : " Vous, pasteurs des hommes, qui chaque année vous rassemblez en conférence (Stockholm, Lausanne) pour discuter de l'application de l'Évangile dans la vie des peuples, qui voulez établir un ordre de morale et de paix dans le monde, commencez la réalisation de l’œuvre que vous avez entreprise en Russie Soviétique... Mais vous restez sourds, ajoute-t-il aux cris que pousse le peuple russe. Prêtez l'oreille à mon appel : un cri se mêle aux cris et aux appels de mon peuple agonisant."

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Ah ! pour moins mériter ce reproche, protestons, Crions très haut notre indignation. Et surtout nous intercéderons. Nous prierons.

Amen !

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