Prédications Protestantes dans les Alpes du sud 

Culte du 11 juillet 2021

Gap (05000)

Lectures du Jour :

Éphésiens 1, 3-14

Marc 6, 7-13

Proverbes 26, 17-21


Refaire Société

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« Allumer le feu, allumer le feu, et faire danser les diables et les dieux » chantait Johnny Hallyday…

J'aime bien ces quelques versets du livre des proverbes parce qu'ils sentent bon le barbecue… on a le charbon, les braises, le bois, le feu (v.21) ; on a l'allume feu, le lance flamme (v. 18 et 19) ; on a le feu qui s'éteint doucement (v.20) ; on a même le chien qui vient manger la saucisse tombée de la grille (v. 17).

Oui vraiment, vous voyez comment la Bible et ses textes multimillénaires nous rejoignent dans notre vie quotidienne en ce début d'été. Un été placé sous les auspices des retrouvailles- aïe aïe aïe ; des barbecues- ouïouïou ; et d'une quatrième vague-la bonne blague. (J'avais aussi : un quatrième confinement-poils aux dents).

Je veux dire par là que le déconfinement du mois de mai a été pour beaucoup d’entre nous très mal vécu : violence des agendas, violence des rapports humains, ambiance douce-amère au travail, etc. Et que nos barbecues amicaux ou familiaux peuvent être des lieux très… inflammables !

Nous n'avons pas eu le temps de mesurer les impacts profonds en chacun de nous de ces quinze mois de réclusion et de liberté surveillée. Nous avons, imperceptiblement, perdu nos rythmes sociaux, perdu nos repères sociaux, perdu notre endurance sociale, perdu nos codes cohabitationnels.

Pour certains, prendre un verre en terrasse, traverser une foule n'est plus possible. Pour d'autres, passer d’une soirée à une autre, d'un groupe d'amis à un autre demande plus de temps. Supporter la cadence du monde, cette machine qui nous impose son rythme et ses impératifs nous est tout simplement rendu fatiguant, harassant, énervant, voire même insupportable.

Nous avons changé, même si nous ne le savons pas encore, même si nous ne le mesurons pas toujours. Fatigue, lassitude, amertume, agacement, inquiétude, usure… ils sont nombreux les symptômes sociaux et intimes des événements que nous traversons encore.

Alors comme le chante Johnny… « il suffira d'une étincelle, d'un rien, d'un geste… » pour que les incidents familiaux et amicaux deviennent des incendies sociaux.

Nous avons à réapprendre à faire société. C'est le titre du concert du 26 juillet prochain ici même avec le trio Les Trombinettes. Politesse, civisme, tact, patience, paroles phatiques…

Autant de convenances sociales qui nous permettent, malgré tout ce qui nous distingue, tout ce qui nous sépare et divise… - nous permettent de vivre ensemble, de faire société.

Faire société, cela requiert de l'écoute. Et l'écoute, ça coûte ! Ça coûte du temps. Ça coûte de l'argent. Ça coûte de la patience. Ça coûte de l'ennui. Bref ça coûte de l'humanité, ce truc que notre économie postmoderne exècre au plus haut point.

Parce que l'humanité n'est pas rentable, n'est pas fiable, n'est pas logique ni mécanique.

À coup sûr, nos barbecues seront des lieux éminemment importants pour mettre en lumière ces enjeux sociaux dont nous parlons peu mais aussi de la myriade d’angoisses personnelles, de crises conjugales, des questionnements professionnels qui nous travaillent.

Nos barbecues peuvent aussi être des lieux à haute tension notamment intergénérationnelle parce que tout le monde n'a pas vécu la même chose. Les plus anciens et les plus jeunes risquent de ne pas se comprendre ; ni les célibataires de ne pas comprendre les couples ; ni les fonctionnaires de comprendre les salariés du privé ; ni les employés les chefs d'entreprise ; ni les forts de comprendre les personnes les plus fragilisées…

Alors bien vite, bon chrétien que tu veux être, tu joueras peut-être au pompier pour t’interposer dans une crise conjugale ou dans une discussion houleuse entre copains… ou au contraire peut être que tu mettras le feu, parce que tu n'as plus l'habitude de maîtriser ton humour, ton ironie… et comme un mégot de cigarette qui enflamme la forêt, une moquerie de rien du tout sera capable de mettre le feu à la soirée barbecue.

C'est là que la vieille sagesse du livre des proverbes nous donne à questionner notre gentillesse mal placée, comme notre humour mal placé. Réécoutons ces deux versets 20 et 17 (trad. perso) :

v. 20 : « dans un néant de bois meurt un feu. Du fait qu'il n'y ait aucune critique, la querelle s’apaisera. »

v. 17 : « se saisir des oreilles d'un chien qui passe : tel est celui qui intervient dans une dispute qui n'est pas pour lui. »

Oui souvent nos paroles sont le combustible de la discorde. Et souvent nos paroles les plus sages les plus saintes ne font qu'envenimer la situation parce qu'elle montre notre supériorité en enfonçant l'autre dans son désarroi. La discorde, la querelle est un processus très complexe dont nous ne connaissons pas les motivations profondes et réelles.

Souvent le sujet réel d'une colère, d'une crise se cache derrière les mots et les postures. On habille nos plaies intimes de raisons valables, raisonnables ; on les habille de mots et d’arguments sans même être conscients de ce qui se joue pour de vrai en nous.

Alors, évitons de jouer au pompiers pyromanes cet été. C'est un peu ce que nous pourrions appeler la parabole du barbecue ! On ne fait pas un barbecue pour faire du feu. À un moment, il faut arrêter de mettre du charbon et du bois. Parce que l'idée du barbecue, c'est de partager notre humanité dans tout ce qu’elle a de plus rustique, de plus immédiat, de plus profond.

La querelle c'est pareil. Si on ne fait que l'alimenter - avec des conseils, des théories (souvent stupides) et de l’humour gras - alors on ne s'en sort jamais. Rien ne sert non plus d’essayer d'éteindre le feu en soufflant fort dessus : « Oh, maintenant, ça suffit, vous arrêtez de vous disputer ! ». En croyant éteindre le feu, vous soufflez dessus et vous le rendez encore plus fort.

Il n'y a pas pire querelle que la querelle humiliée, la colère vexée, la souffrance méprisée, la tristesse ignorée. Et souvent nous en avons peur parce que cela nous renvoie à nos propres conflits intérieurs et nous montrent que la concorde et la paix sont des idéaux et que le monde dans lequel nous vivons est un monde du dysfonctionnement.

En voulant bien faire, nous pouvons être des incendiaires. En essayant de prendre à la rigolade la situation d'un autre – « c'est bien fait pour toi… nooon j’rigoooooole »… c'est en cet été 2021 un crime. Un crime contre l’humanité de l’autre qui a besoin de soin.

Plus que jamais, les petits bobos, les petits tracas, les incertitudes anodines, peuvent se transformer en urgences. Écoutez l'autre, même dans ce qui nous semble ridicule, pas bien méchant : c'est lui apporter un soin rare et précieux qui ne se trouve parfois pas ailleurs que dans ces instants fabriqués pour se faire du bien : un repas entre amis, un barbecue en famille.

Il ne faut pas négliger les soucis de l'ordinaire car ils peuvent, en ces temps si particuliers, prendre des proportions incroyables et même tourner au drame.

Une mauvaise blague sur une petite plaie, peut mettre le feu à une amitié, à une confiance, et laisser des traces indélébiles. Il faut savoir écouter une plainte, même la plus petite. Il faut savoir écouter la musique de l'autre, même si elle ne nous plaît pas, même si elle n'est pas en accord avec ce que nous croyons et pensons. Écouter et se taire. Pour ne pas alimenter le feu. Pour que la flamme devienne braise. Que la braise devienne cendres.

Oui, nos barbecues peuvent véritablement devenir des infirmeries sociales où l'on apporte du soin à l'autre, sans jugement, en l'écoutant, sans chercher à éteindre le feu qui le brûle, sans chercher à le tisonner avec des théories foireuses, sans chercher à l'étouffer avec un humour criminel.

Écouter. Écouter les détails insignifiants d'une parole qui cherche à dire quelque chose, parfois de lourd, parfois de grave.

Alors, pour que nos barbecues ne deviennent pas des bûchers ni des foyers d'incendie, faisons de nos barbecues des écoles de la vie en société. Relisons les vieilles sagesses bibliques : ne soyons pas des hommes et des femmes de dispute qui alimentent la discorde par des paroles sèches et mordantes.

Réapprenons à écouter. Réapprenons à nous taire. Réapprenons à parler. Réapprenons à faire Église. Réapprenons à faire société. Réapprenons à faire humanité. Celle-là même pour laquelle Dieu nous a donné son Christ.

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Amen !

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Pr Arnaud Van Den Wiele

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